L’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise. La commémoration de la mort de Félix Leclerc dans la presse francophone à grand tirage, de 1993 à 2003

Marc-André Robert
Université de Montréal

Résumé : Félix Leclerc est certes un emblème culturel majeur au Québec. Pionnier du mouvement de la chanson française et poète, le « fou de l’île » a laissé sa marque tant dans la musique qu’au théâtre québécois. Fervent nationaliste et promoteur de la langue française en Amérique, il est également reconnu comme un défenseur de la souveraineté québécoise dans les années 1970. Le présent article a pour objectif d’analyser le discours nationaliste dans les articles de journaux francophones montréalais de la presse à grand tirage ayant pour sujet la commémoration de la mort de Félix Leclerc depuis les années 1990. Cette analyse permet, entre autres, d’associer la transformation du discours nationaliste québécois à celle du discours commémoratif de la mort du poète. À travers ces articles, on observe ainsi que Félix Leclerc devient, ni plus ni moins, l’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise.

Mots clés : Commémoration, Félix Leclerc, Histoire culturelle, Nation québécoise, Nationalisme, Québec contemporain

 

Table des matières
    Add a header to begin generating the table of contents

    Introduction

    Au sein de l’univers musical et culturel québécois, Félix Leclerc est certes une figure emblématique. Pionnier du mouvement de la chanson française aux côtés des Vigneault, Charlebois, Gauthier et autres, il connut une prolifique carrière québécoise et française. Amorcée vers la fin des années 1930, elle fut couronnée par une impressionnante série de prix. Parmi ceux-ci, on peut compter le Denise-Pelletier, qui représente la plus haute distinction dans le domaine des arts, les Insignes de Chevalier de la Légion d’honneur et l’attribution de son nom aux statuettes de l’ADISQ. Par ailleurs, dans la sphère politique, Félix Leclerc fut également connu, durant les années 1970 et 1980, pour son implication dans la cause de la souveraineté québécoise. En raison de son statut d’artiste populaire, il en devint rapidement l’un des principaux porte-parole. Le 8 août 1988, Félix Leclerc s’éteint, dans sa maison de l’Île d’Orléans, à l’âge de 74 ans. Dès le lendemain, les médias télévisés et journalistiques offrirent une kyrielle d’hommages et d’adieux au célèbre poète national. L’art étant l’un des reflets culturels par excellence de l’identité collective, le Québec en entier semblait pleurer la perte d’une de ses voix. Les nombreuses déférences furent donc à la hauteur de l’estime et du respect portés par l’ensemble des Québécois pour le « fou de l’île ». Dès l’année suivante, on entamait les commémorations de son décès.

    L’histoire de la commémoration, selon Patrice Groulx, c’est « la narration du passé vouée au prestige de son objet (personnages, institutions, groupes), et dont la fonction est de permettre à ses lecteurs de se souvenir ensemble, cette communauté de lecture conduisant à une communauté de mémoire et à un partage d’identité[1]. » Par extension, la commémoration est donc une manifestation collective de rappel du passé, écrite, physique ou orale, servant une communauté d’intérêts donnée. Son étude, en histoire, sert entre autres à analyser les transformations de l’identité dans le temps et son impact sur la mémoire collective. Selon le dictionnaire Le Petit Robert, la notion d’identité renvoie à « l’ensemble de traits culturels [actuels] propres à un groupe ethnique (langue, religion, art, etc.) qui lui confèrent son individualité [et aussi un] sentiment d’appartenance[2]. » Dans le cas qui nous occupe, il s’agit de l’ensemble du groupe franco-québécois. Cette notion s’oppose, au niveau temporel, à celle de la mémoire collective. Celle-ci implique plutôt l’existence d’un rapport entre une identité commune et un passé commun[3]. Puis, le terme « nationalisme » renvoie à l’appartenance culturelle d’un individu portée à sa nation, laquelle peut être imaginée, imaginaire ou réelle[4]. Le dernier volet de ce cadre théorique concerne enfin la notion d’anthropomorphisme. Par ce terme, j’entends l’attribution volontaire de caractéristiques humaines à un phénomène donné, ou encore la personnification modélisée d’une réalité abstraite[5]. Le Dieu chrétien que l’on représente par la figure d’un vieil homme barbu, par exemple. Dans le cadre de ma recherche, c’est le concept de nation québécoise qui prend forme à travers le personnage de Félix Leclerc.     

    En histoire, les travaux portant sur Félix Leclerc sont, à toutes fins pratiques, quasi-inexistants. Il n’y a pour ainsi dire que des biographies, faites pour la plupart par des artistes ou des amis, à travers desquelles on ne peut malheureusement pas trouver de rigueur historique. Toutefois, Geneviève Leblanc a produit un mémoire qui porte sur le chansonnier et sa relation avec l’identitaire québécois[6]. Elle a cherché à savoir comment Félix Leclerc, tout au long de sa vie, s’est inscrit en tant que figure rassembleuse dans la communauté mémorielle québécoise. Ma recherche se basera ainsi en grande partie sur ses travaux, en optant plutôt pour une analyse post-mortem du même phénomène à travers la commémoration.

    Plusieurs ouvrages sur le phénomène de la commémoration en histoire serviront également à appuyer mon propos. À ce sujet, j’ai retenu la contribution de John R. Gillis, qui a dirigé en 1994 la rédaction d’un collectif portant sur la commémoration en tant que politique de l’identité nationale[7]. J’ai également trouvé quelques articles de périodiques, dont ceux de Patrice Groulx[8], à propos de Benjamin Sulte et de la commémoration de la bataille de Sainte-Foy, puis celui d’Alexandra Mosquin, Danielle Hamelin et Catherine Cournoyer, qui traite de l’histoire publique et de la commémoration contemporaine[9]. Ma recherche sera toutefois légèrement différente de certains de ces précédents travaux. En effet, la commémoration d’un personnage culturel, et non d’un événement, laisse entendre un lien beaucoup plus personnalisé avec l’identité québécoise[10].

    Sur le plan de l’identité québécoise, ma recherche s’inscrit en continuité avec les multiples travaux dirigés par Jocelyn Létourneau[11] et par quelques-uns de ses étudiants, dont Frédéric Demers[12] et Jocelyn East[13]. Dans le cadre de la Chaire de recherche du Canada en histoire et économie politique du Québec contemporain, ils ont tenté de démontrer le lien entre les différentes figures artistiques populaires au Québec et la construction de l’identité collective. Par figures artistiques populaires, ils entendent les domaines musical, littéraire, cinématographique (personnages fictifs ou acteurs), constructif (peinture, sculpture, etc.) et sportif. Puisqu’il sera également question du thème de la mémoire collective, je retiendrai, entre autres, les contributions de Jacques Mathieu[14] et Bogumil Jewsiewicki[15], à partir desquelles j’essaierai d’établir un rapport entre cette notion et celle de la commémoration de l’artiste héros québécois. 

    Comme le souligne l’historienne Geneviève Leblanc, Félix Leclerc a bel et bien marqué l’identité collective québécoise de son vivant, tant au niveau culturel que politique[16]. Alors que sa contribution culturelle concerne la chanson et la littérature, son implication politique est associée principalement au mouvement nationaliste. Il est intéressant de s’interroger à savoir s’il peut exister une corrélation entre la commémoration de la mémoire de Félix Leclerc et le nationalisme québécois. J’ai ainsi cherché à savoir comment s’est manifesté le discours nationaliste québécois à travers ces commémorations, et ce depuis les années 1990. Pour ce faire, j’ai sondé des articles de journaux francophones montréalais à grand tirage et retenu les années 1993, 1998 et 2003, représentant respectivement les 5e, 10e et 15e anniversaires de la mort de l’artiste. La mort du chansonnier étant survenue en 1988, j’ai voulu concentrer mes recherches à partir des années 1990 afin d’éviter le biais encouru par la proximité temporelle, soit les premières années suivant son décès. Mon corpus est ainsi constitué de 20 articles.

    Parmi les multiples commémorations, celles écrites dans ces journaux populaires présentent un double intérêt pour la présente recherche. D’abord, elles permettent de rejoindre un large public par la portée de leur diffusion. Ensuite, puisqu’elles s’inscrivent dans le quotidien des gens, elles fournissent une représentation significative de l’identité collective et de l’influence qu’elles exercent sur celle-ci. Par ailleurs, puisque la ville de Montréal occupe depuis longtemps le rang de métropole économique, sociale et culturelle du Québec contemporain, la portée de ses quotidiens est donc, depuis plusieurs années, d’ordre national. En raison du caractère davantage canadien-français de la problématique, j’ai décidé de ne pas utiliser de journaux anglophones. La Presse, Le Journal de Montréal et Le Devoir sont les trois quotidiens francophones montréalais retenus. Chacun d’entre eux s’adresse, par ailleurs, à des publics différents ; leur étude conjointe permet une plus grande représentativité de la diversité de la population montréalaise et québécoise.

    J’ai ainsi extrait les différents articles ayant pour sujet la commémoration du décès de Félix Leclerc. À travers l’analyse de ces articles, on remarque que la figure du célèbre poète fut utilisée politiquement en tant qu’incarnation des aspirations du Québec contemporain, devenant du même coup l’objet d’une construction anthropomorphique de la nation et de l’identité québécoise.

    J’ai dépouillé systématiquement l’ensemble des articles en rapport à la commémoration de la mort de Félix Leclerc, aux années concernées, dans les trois journaux francophones montréalais mentionnés. J’ai ainsi analysé la transformation de la couverture médiatique commémorative, tant par le dénombrement annuel des articles que par la place leur étant réservée dans les journaux. J’ai aussi répertorié l’occurrence de certains termes significatifs dans ces mêmes articles, lesquels devaient avoir un rapport avec la notion d’identité ou être simplement une épithète à Félix Leclerc. Je me suis alors concentré sur des mots comme Québec, Québécois, Canadien, nation, pays, patriarche, roi, lion et quelques autres.J’ai cherché à savoir si l’occurrence de ces termes pouvait être en lien avec la construction du discours nationaliste puis, advenant le cas, ce qu’il en était de l’évolution du champ lexical aux différentes années. Finalement, je me suis questionné sur le choix des divers événements biographiques commémorés par les journalistes à cette occasion. Ont-ils commémoré davantage la carrière musicale de Félix Leclerc ou bien sa contribution politique?

    Félix Leclerc, symbole du Québec contemporain. Lorsque la commémoration rencontre l’identité nationale

    Dans les journaux, depuis les années 1990, la figure de Félix Leclerc est présentée comme un symbole du Québec contemporain. Cette représentation découle, en partie, de l’influence que le personnage a eue, de son vivant, sur l’identité québécoise. En effet, la représentation de l’identité nationale par l’image de l’artiste héros est un phénomène courant :

    Par l’évocation du passé reconstruit auquel ils procèdent autant que par l’avenir qu’ils pronostiquent, les héros rassurent et encouragent les collectivités… les héros sont les miroirs à partir desquels une communauté se représente dans l’espace et dans le temps[17].

    La couverture médiatique par la presse écrite est également un moteur non négligeable de cette construction identitaire. Dans le cas de Félix Leclerc, tout au cours de sa carrière, mais aussi à l’occasion de sa mort, on retrouve une abondance d’articles faisant écho de ses nombreuses     réalisations. Geneviève Leblanc affirme à ce propos :

    [Il] est frappant de constater [que les articles] sont aussi nombreux en août 1988 que pour les 25 premières années de sa carrière… Les gens veulent témoigner de leur admiration pour le poète, lui rendre hommage et, dans plus d’un cas, le remercier pour le rôle qu’il a joué pour la culture québécoise. Un journaliste ira jusqu’à dire que « le Québec est en deuil de la plus grande figure culturelle de son histoire »… Cela porte à croire que la nouvelle génération perpétuera la mémoire de Félix Leclerc jusqu’au nouveau millénaire[18].

    Cette représentation symbolique de l’artiste, de son vivant et à l’occasion de sa mort, porte à croire que l’acte de commémoration ne peut que s’en faire ressentir. C’est effectivement le cas dans les journaux qui nous intéressent. Comme le mentionne Line Grenier, « se remémorer la musique populaire québécoise revient […] à s’y identifier et à s’y reconnaître en tant que Québécois ou Québécoise[19]. »

    Dans le cadre de ma recherche, l’utilisation de ce symbolisme identitaire, dans ces actes commémoratifs, sert plutôt à comprendre comment Félix Leclerc est devenu l’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise, ce dont il sera question au troisième chapitre. Je procéderai donc en décomposant, d’abord, la trame narrative du discours commémoratif dans ces journaux ; ensuite, j’aborderai la question du champ lexical et de ses récurrences ; finalement, j’analyserai le phénomène de l’affirmation identitaire devant l’Ailleurs.

    La trame narrative du discours commémoratif

    D’emblée, il faut toutefois départager la carrière du poète en deux époques, soit avant et après 1970. Avant 1970, Félix Leclerc symbolisait davantage la somme des valeurs traditionnelles et conservatrices. C’était l’époque des valeurs cléricales et du défi de la transition vers la « modernité » québécoise. Dans les chansons et écrits du poète, on retrouve de multiples références à des thèmes comme « la terre » et « la famille » [20].

    Par ailleurs, dans les années 1950, on sait que Leclerc appuyait le gouvernement Duplessis, tant le chef du parti lui-même que les valeurs conservatrices véhiculées par l’Union nationale. Geneviève Leblanc pose ainsi la question « Comment en effet, à une époque où le Québec faisait apparemment table rase de son passé […], ce poète chantant la terre et les valeurs conservatrices a-t-il pu gagner la ferveur populaire? [21] »

    Dans les journaux qui nous intéressent, on retrouve une prédominance de la commémoration de la vie du chansonnier dans les années 1950 à 1960, principalement aux années 1993 et 1998. Dans Le Journal de Montréal, on situe Félix Leclerc « dans la France de l’après-guerre « chantant, comme une formidable lumière, le bonheur, la terre ; bref, les vraies valeurs »[22]. » Bruno Dostie, dans La Presse, et Marie Laurier, dans Le Devoir, mentionnent quant à eux la place qu’il occupait au sein des chansonniers de langues françaises tels Brel, Brassens, Trenet, Ferré et Barbara[23]. Ces artistes français ont tous connu une carrière musicale importante en France et sont même devenus des icônes, notamment dans les années 1950 et 1960. On parle également de la réussite du chanteur par rapport à la montée de nouveaux styles musicaux comme le rock et le « yé yé » [24].

    À partir de 1970, toutefois, Félix Leclerc s’implique politiquement sur la scène provinciale, se joignant à la cause de la souveraineté du Québec. On se rappelle de lui notamment aux côtés de René Lévesque, lors de l’accession au pouvoir du PQ en 1976, puis à l’époque référendaire de 1980. Comme le citait Foucault, « [l]es années 1970, c’est aussi la montée du nationalisme, de la contre-culture, de l’émancipation sexuelle et du féminisme. La chanson invite aux projets collectifs[25]. » Ce n’est toutefois que dans les articles de 1998 et de 2003 que les journalistes soulignent la nature de cette implication, absente du discours de 1993. On parle alors des « événements d’Octobre 1970, qui ont fait prendre au chanteur-poète le sentier de l’engagement politique, qu’il ne quittera plus[26]. » Daniel Lemay, dans La Presse, affirme qu’il « a été le premier à chanter le pays, à l’encourager à « devenir adulte »[27]. » Il y a donc une certaine variation du discours, dans la trame narrative de la commémoration de 1998 et 2003 par rapport à celle de 1993, au sujet de la participation politique du personnage. Nonobstant ce fait, Félix Leclerc, alors qu’il était présenté comme un symbole du conservatisme des années 1950, est également celui du mouvement nationaliste des années 1970.

    À la lumière de cette démonstration, un constat s’impose. Les articles de journaux francophones ayant commémoré la mort de Félix Leclerc depuis les années 1990 placent la figure du chansonnier comme représentant de l’histoire culturelle québécoise. En effet, tandis qu’il est le porte-étendard des valeurs traditionnelles des années 1950, en particulier dans les articles de 1993, il devient également celui du mouvement nationaliste des années 1970 dans les articles de 1998 et 2003.

    Champ lexical et récurrences

    Après avoir établi le lien entre les divers événements biographiques commémorés et le positionnement du discours dans le récit historique québécois, il importe de se pencher quelque peu sur la construction du champ lexical commémoratif. Ce dernier, en lien à la récurrence de certains de ses termes, permet de généraliser le symbolisme culturel, précédemment mentionné, au niveau national. À cette fin, il appert que la figure de Félix Leclerc s’inscrit en tant que représentante de l’identité québécoise contemporaine. En d’autres termes, par le choix d’un lexique précis de mots ayant un rapport direct à l’identité nationale[28], les journalistes associent le poète de l’Île d’Orléans au destin national québécois. Dans l’ensemble des 20 articles recensés, on remarque que les mots « Québec » et « Pays », que l’on observe généralement couplés, sont utilisés respectivement 24 et 10 fois. Les mots « Québécois(e) », « Canadien-français », « Canadien » et « peuple » reviennent, quant à eux, 30 fois. Cette récurrence de termes politiques précis témoigne de la portée nationaliste du message commémoratif.

    L’historien Jocelyn Létourneau prétend que « les Québécois d’héritage canadien-français gardent cette manie de percevoir leur progrès comme le prélude à un dérapage prochain plutôt que comme une manifestation convaincante de leur succès[29]. » C’est en partie à cause de cette difficulté que les figures héroïques retenues dans la mémoire collective québécoise se doivent de représenter un passé réconfortant. Félix Leclerc, en étant porteur des valeurs conservatrices des années 1950, propose ainsi ce passé réconfortant à la masse populaire. Il doit toutefois s’illustrer à l’étranger avant d’y parvenir, comme quoi la réussite dans l’Ailleurs est conditionnelle, en particulier chez l’artiste, à son accès à la communauté mémorielle québécoise : « La société dans son ensemble, sous l’influence des élites hostiles à la culture populaire, semble réfractaire au succès populaire d’un artiste d’ici en certaines occasions. Paul-Émile Borduas, pour un, dut réussir en terre étrangère pour être enfin reconnu de ses pairs[30]. » Il en sera de même pour Félix Leclerc. Je m’arrête cependant ici sur cette question puisqu’elle sera traitée plus en détails dans la section suivante.

    Qu’il me soit permis toutefois de dire que cette condition de la construction du panthéon mémoriel québécois subsiste depuis quelques décennies. Au 20e siècle, plusieurs cas de figures artistiques répondent à ce principe, dont Céline Dion, qui est un exemple par excellence. Issue d’une famille québécoise traditionnelle, nombreuse et appartenant à la classe moyenne, elle est parvenue au rang de star mondiale de la chanson pour ensuite entrer dans la mémoire collective québécoise[31]. Il en va de même pour Maurice Richard, bien que son statut de vedette sportive ait facilité son adhésion, selon Demers, en raison de « l’historique infériorité canadienne-française » : en effet, le sport est « l’un des [seuls] domaines où les Canadiens français, mis en compétition avec l’Autre, peuvent le vaincre[32]. » La mise en mémoire de Félix Leclerc comme représentant de l’identité québécoise, au moyen de l’utilisation du champ lexical identitaire dans les sources, suit donc, elle aussi, cette tendance du rapport obligé au passé populaire réconfortant.

    Affirmation identitaire : l’Ici rencontre l’Ailleurs

    La construction de l’identité, à un moment ou à un autre, passe inévitablement par la comparaison avec l’Autre : « [l]’identité est une intelligibilité et une mise en configuration narrative de Soi-même et de l’Autre dans un rapport de réciprocité et de reconnaissance mutuelles[33]. »Cette comparaison contribue, notamment, à renforcer une position idéologique, un système de valeurs ou même un caractère. Si l’on étend ce concept aux niveaux collectif et national, elle sert donc à légitimer l’identité d’une nation.

    Dans les articles de journaux dépouillés, on trouve une grande quantité de cas de figure où Félix Leclerc est adulé pour sa réussite du côté de la France et de Paris : « Félix revenait de Paris. Il était au sommet de sa gloire[34] … »  ; « … le Parisien Jacques Canetti […] lui propose illico un engagement de trois semaines [en France] qui, triomphe instantané aidant, consacre le chanteur-poète» [35]; « … le plus Français des Québécois» [36]. 

    C’est cette volonté d’affirmation identitaire que l’on observe à travers ces multiples comparaisons avec l’Autre. Autrement dit, Félix Leclerc était tributaire de l’identité du Québec en France. D’ailleurs, lorsque Jacques Bertin parle de la biographie du chansonnier, qu’il a publiée en 1987, il dit qu’il ne cherchait qu’à « livrer aux Français l’histoire du Québec du 20e siècle, à travers la vie d’un homme ordinaire, et extraordinaire[33]. »

    Cette affirmation dans l’Ailleurs prend également tout son sens quand on considère le poids politique de la chanson dans la culture et dans l’identité populaire. La chanson québécoise, prétend Line Grenier, c’est « l’affaire de tout le monde, comme un phénomène politiquement important et comme le terrain d’une lutte unique qui unit la destinée d’une nation à celle de ses agents culturels, individuels et corporatifs[38]. » Puisque la construction identitaire se concrétise donc, en partie, dans ce rapport comparatif à l’Autre et que la chanson est un courant musical porteur d’une volonté politique forte, il n’est certes pas étonnant de constater que Félix Leclerc est bel et bien le symbole du Québec contemporain à travers la commémoration de sa mort dans les journaux francophones. 

    Félix Leclerc, porteur de l’histoire du Québec. La fusion de la mémoire collective et du récit national

    Après avoir explicité l’érection de Félix Leclerc en symbole dans les divers articles commémoratifs, je tiens maintenant à mettre en lumière la façon dont ces actes de commémoration ont contribué à faire de ce personnage le porteur de l’histoire québécoise. Afin de démontrer que la mémoire de Félix Leclerc, dans les quotidiens, incarne les aspirations de la nation québécoise, il est nécessaire de pouvoir suivre la progression d’un discours nationaliste au cours des différentes années étudiées. Celle-ci permet de situer cette mémoire dans un contexte temporel, plus précisément dans celui du projet de nation québécoise. On parle alors d’une fusion de la mémoire collective et du récit national.

    En 1987, le Premier ministre du Canada Brian Mulroney se réunissait avec les premiers ministres des provinces à Wilson House, près du Lac Meech, afin de discuter d’un accord visant à inclure le Québec dans la Constitution canadienne[39]. Le Québec, on se souvient, fut la seule province qui avait refusé de signer le rapatriement de celle-ci en 1982. Après trois ans de débats, l’accord du Lac Meech fut toutefois ajourné, creusant encore davantage le fossé divisant les nationalistes québécois et canadiens.

    En 1990, à la suite de l’échec de Meech, une coalition de parlementaires, menée par Lucien Bouchard, décida de former un nouveau parti au niveau fédéral pour défendre et promouvoir la souveraineté du Québec : le Bloc québécois[40]. Cette création, dans toute la mouvance du nationalisme québécois, devait mener au référendum sur l’indépendance du Québec de 1995. Comme ce fut le cas en 1980, le « non » l’emporta à nouveau, mais cette fois avec 50,4 pour cent des voix, une avance plutôt mince par rapport au résultat précédent. Nonobstant ces « gains », la seconde défaite jeta une ombre certaine sur le mouvement nationaliste québécois. La fin des années 1990 et le début des années 2000 ont ainsi vu fondre et s’égrainer l’engouement populaire pour la cause de la souveraineté du Québec. Il y a donc là un terrain d’analyse fort pertinent pour déconstruire l’évolution du discours nationaliste au sein des articles commémoratifs du décès de Félix Leclerc.

    J’ai ainsi procédé en présentant l’influence du nationalisme québécois dans les articles de journaux pour ensuite analyser l’évolution du message politique au cours des différentes années de ma recherche. Toutefois, j’ai préféré ne pas inclure d’étude comparée des trois quotidiens, et ce, malgré leurs allégeances politiques. Bien qu’il y ait là un terreau fertile d’analyse (on peut se référer, à ce titre, aux ouvrages du sociologue américain Noam Chomsky) [41], l’étude comparée des différents journaux aurait cependant fait dévier la problématique de départ, sans pour autant y apporter de contributions significatives. D’ailleurs, loin de moi l’idée de prétendre à une connaissance approfondie de ce phénomène. L’allégeance politique des quotidiens, dans le cas qui m’occupe, n’a pas modifié ma démarche.

    Influence du nationalisme québécois

    Dans les articles de journaux commémorant le décès de Félix Leclerc depuis les années 1990, le discours nationaliste se présente sous les aspects sentimental et contextuel : sentimental, d’une part, dans le sens d’un nationalisme produit par la mémoire collective associée à la perte du chansonnier, jusqu’alors symbole national; contextuel, d’autre part, puisqu’il est également question d’un nationalisme indépendant du personnage, se rapportant davantage à la cause de la souveraineté québécoise.

    L’aspect sentimental peut être illustré par plusieurs exemples. La Presse, notamment, parle de « l’hommage [qui] a été à la mesure du symbole de la nation qu’il était devenu[42]. » Le Devoir rappelle tout bonnement que même « [d]ix ans après sa mort, il habite l’inconscient collectif des Québécois de tous les milieux, comme René Lévesque » [43], associant ainsi au passage la mémoire du fondateur du Parti québécois et père du premier référendum de 1980. Dans Le Journal de Montréal, on retranscrit même quelques paroles d’une chanson de Félix Leclerc, certainement liées au nationalisme québécois : « Faudrait arrêter de chialer, et faire ce qu’on a à faire. Qu’on écoute donc cette petite lumière bleue qu’on a en dedans de soi, et qu’aucun vent ne peut éteindre[44]. »

    Ces différents exemples démontrent bien l’existence d’un discours nationaliste sentimental dans les articles de journaux recensés. C’est un discours qui est nourri, entre autres, par le fait que Félix Leclerc a été de son vivant une figure rassembleuse dans la mémoire collective québécoise, comme l’a démontré Geneviève Leblanc, mais aussi en partie par la portée de son message politique post 1970. Comme le mentionne Line Grenier, « [l]’identité, plus précisément la quête d’identité des Québécois francophones, [passe] par la chanson québécoise[45]. »

    L’aspect contextuel peut aussi être illustré par plusieurs exemples. Le Devoir se sert, notamment, de la devise du Québec pour situer la mort de Leclerc : « Dix ans après sa mort, le Québec se souvient[46]. » À un autre moment, on parle plutôt du contenu de « sa symbolique terrienne [qui] ne colle pas beaucoup aux préoccupations des Québécois d’aujourd’hui[47]. » La Presserappelle également qu’« [o]n lui reprochera ainsi d’être resté « Canadien » une fois que les autres seront tous devenus « Québécois »[48] … » On comprend qu’il s’agit ainsi d’un nationalisme extérieur à la mort de Leclerc, lequel s’exprime différemment en fonction du contexte politico-culturel du mouvement nationaliste québécois.

    En somme, comme on peut le constater, les articles de journaux qui commémorent le décès de Félix Leclerc depuis les années 1990 présentent un discours nationaliste révélateur. Ce discours, que j’ai divisé en deux types distincts, est à la fois artificiel et contextuel, c’est-à-dire produit par l’acte commémoratif ou encore extérieur à celui-ci, utilisé comme un langage pour le décrire. Certes, il laisse entrevoir la possibilité d’une transformation dans le temps, en lien avec les moments forts du mouvement nationaliste précédemment définis.

    Traces et distinctions : l’évolution du message politique

    Depuis la mort de Félix Leclerc en 1988, tel que précédemment mentionné, le mouvement nationaliste québécois a connu plusieurs épisodes importants, comme l’échec du Lac Meech de 1990, l’échec des accords de Charlottetown de 1992 et la défaite référendaire de 1995. La nature du discours nationaliste dans les commémorations de son décès s’en est trouvée invariablement altérée. En effet, cette transformation du discours commémoratif s’opère en parallèle à l’évolution de la situation du nationalisme québécois. Félix Leclerc devient ainsi l’objet de la volonté identitaire collective et porteur, de ce fait, de l’histoire de la nation québécoise. Trois phases furent identifiées pour représenter cette transformation, cette évolution : une première phase positive, une deuxième plus défaitiste et, enfin, une troisième davantage nostalgique.

    La phase positive, d’abord, se situe dans les articles commémoratifs de 1993, soit le 5e anniversaire de la mort de Félix Leclerc. Celle-ci sous-tend un engouement pour le projet de nation québécoise, et plus précisément celui de la souveraineté. L’échec Meech en 1990 y est certainement pour beaucoup. Cet événement a, pour ainsi dire, cristallisé les tenants du mouvement nationaliste de l’époque. Le débat constitutionnel de 1992, cette fois à Charlottetown, a également creusé le fossé entre les nationalistes québécois et canadiens[49].Ces deux événements ont bel et bien fait office de carburant pour le mouvement souverainiste au Québec. D’ailleurs, la presse écrite de l’époque regorge d’articles traitant du projet de nation québécoise.

    Dans les articles de 1993, on observe la présence marquée du discours nationaliste. Ce discours est parfois désapprobateur : « La veine politique, qui reste de toute façon marginale dans l’œuvre de Félix Leclerc, n’est de toute évidence pas celle qui lui a inspiré ses meilleurs textes» [50] ou encore, très élogieux : « … l’importance de la perte de ce géant de notre milieu culturel et artistique ET aussi politique puisqu’il eut droit à des funérailles d’État[51]. » C’est ainsi que l’on parle d’une phase positive, où le débat entourant le projet national québécois est presque palpable dans les écrits journalistiques.    

    La phase du défaitisme se situe plutôt dans les articles de 1998 et témoigne d’une désillusion face au mouvement nationaliste québécois. La défaite référendaire de 1995, alors que la marge de victoire du « non » fut très faible, marque certainement les écrits des journalistes. C’est ainsi que l’on voit s’installer une tendance pessimiste à l’égard du mouvement nationaliste. Le Devoir fait mention, entre autres, de l’épitaphe signée par Félix Leclerc pour René Lévesque : « La première page de l’histoire du Québec vient de se terminer[52]. » La Presseaffirme également que « Félix Leclerc a souffert toute sa vie de l’incompréhension de ceux qui, au Québec, ne voyaient en ses chansons qu’un passé provincial gênant[53]. » Ces exemples suffisent à illustrer le climat de défaitisme qui semble jaillir des articles des différents quotidiens, comme si la mort de Leclerc signifiait, ni plus ni moins, la mort du mouvement nationaliste québécois.  

    Enfin, les articles de 2003 appartiennent à la phase nostalgique, qui se présente comme un discours nationaliste très timide et ténu. Depuis la fin des années 1990 et le début des années 2000, il est vrai que le projet de nation québécoise semble, à toutes fins pratiques, amputé au sein du paysage politique québécois. Le Parti québécois n’en parle presque plus, sinon très furtivement. Les différents groupes indépendantistes se divisent. C’est un sujet qui a tout l’air d’être vidé de son sens, essoufflé.

    Cette constatation se répercute certainement dans les articles commémoratifs de la mort de Félix Leclerc. On dénote une attitude beaucoup plus détachée chez les journalistes, une attitude plus passive à l’égard de l’artiste. On retrouve d’ailleurs une récurrence des termes « mémoire » et « souvenir » dans ces mêmes articles. Yves Duteil, au Devoir, écrit « que Félix nous accompagne toujours, son regard droit et malicieux posé sur notre époque de folie, de violence, de tourmente[54]. » Philippe Renaud de La Presseaffirme qu’ « [a]ux yeux des Québécois, l’île d’Orléans restera un lieu mythique » [55], comme si ce lieu symbolisait le projet national du Québec, lointain et inaccessible désormais.

    On peut donc voir qu’il y a bel et bien une évolution du discours nationaliste dans les articles commémoratifs du décès de Félix Leclerc depuis les années 1990. Cette évolution, qui se fait en parallèle à celle du mouvement nationaliste québécois, pose certainement le chansonnier en tant que porteur de l’histoire québécoise. Alors qu’il fut démontré, dans la section précédente, que les journalistes ayant commémoré son décès firent de lui un symbole identitaire du Québec contemporain, voilà qu’on lui impartit aussi le poids de l’histoire!

     

    Félix Leclerc, incarnation du Québec contemporain. L’anthropomorphisme du destin national

    Qu’en est-il maintenant de cette idée d’anthropomorphisme du destin national? En d’autres termes, comment Félix Leclerc incarne-t-il, à travers les articles de commémoration de sa mort, les aspirations du Québec contemporain? La presse écrite joue ici un rôle de premier plan. Celle-ci représente en effet l’identité collective, ou du moins s’en laisse-t-elle ressentir. Elle subit ainsi son influence tout en l’influençant à son tour, de sorte que cette presse écrite offre un portrait somme tout assez global de l’identité collective québécoise. Puisque l’objet commémoratif, dans le cas qui nous occupe, est celui d’un chansonnier ayant marqué cette identité collective de son vivant, il en résulte invariablement un attachement profond à la mémoire collective. Félix Leclerc se trouve finalement à personnifier les aspirations de la nation québécoise. Comme le mentionne Geneviève Leblanc, « c’est un peu comme si les journalistes transformaient le poète en porte-parole de la mémoire collective des Québécois[56]. » Autrement dit, la nation québécoise, bien que celle-ci soit difficile à définir, prend soudainement les traits humanisés de Félix Leclerc au cours de ces commémorations, formant ainsi l’archétype du père fondateur. 

    On constate d’une part une multiplicité des épithètes et des surnoms dans les articles de journaux retenus, une sorte de familiarité du discours qui illustre bien la proximité du journaliste et de l’objet commémoratif. On remarque également une forte présence émotive et métaphorique, ce que l’on pourrait identifier comme étant la personnification du discours, comme si les journalistes tentaient de s’adresser personnellement à Félix Leclerc dans leurs écrits.

    Dans la première section du présent article, on se souviendra que j’ai relevé les différentes périodes de la vie de l’artiste ainsi commémorées dans la presse francophone. Bien que cet aspect soit significatif, il est également pertinent de s’interroger sur la nature des réalisations et de l’héritage que l’on commémore de Félix Leclerc. C’est ce nouvel aspect qui confirme enfin l’incarnation des aspirations du Québec contemporain à travers la personne de Félix Leclerc dans les articles de journaux commémorant sa mort.

    La familiarité et la personnification du discours

    Il est intéressant, d’abord, de noter la quantité impressionnante de titres, surnoms et épithètes qui sont attribués au chansonnier dans les divers articles. En rappelant les nombreux pseudonymes du chansonnier et en le gratifiant de qualificatifs élogieux, les journalistes le présentent, ni plus ni moins, comme un modèle à suivre, comme une légende mythique à qui l’on doit une bonne partie du passé, et qui sert maintenant de phare pour la société actuelle.

    Ces épithètes varient beaucoup : « roi heureux », « le patriarche », « le géant aux yeux bleus », « le lion », « le géant du Québec », « le fou de l’Île », et « Dieu le père » en sont quelques-uns. Invariablement, ces différentes épithètes rappellent toutes une figure d’autorité et de respect tandis que certaines ont même une connotation directement nationaliste. Dans son mémoire, Geneviève Leblanc aborde les différents surnoms donnés à Félix Leclerc tout au long de sa carrière et réutilisés ensuite par les journaux : « En effet, le poète semble être le personnage d’un conte dont l’action, se déroulant sous les yeux du public, n’est autre que le grand récit collectif des Québécois[57]. » En lui attribuant une multitude de qualificatifs, lesquels ne sont pas de l’ordre du sobriquet fantaisiste, les Québécois témoignent de leur estime pour le chansonnier, celui qui devint une sorte de père fondateur de la nation québécoise, un peu comme René Lévesque dans les années 1970 et 1980.

    L’utilisation de pronoms possessifs, comme le « nous » et le « on », témoigne également de cette personnification du discours commémoratif dans les articles, ainsi que l’illustre Marie Laurier dans Le Devoir : « Cinq ans déjà et la mémoire de Félix Leclerc continue de nous hanter et de nous interpeller tant il a marqué la vie québécoise[58] … » Cette utilisation du « nous », qui se rapporte ici à la population québécoise, au peuple québécois, se retrouve à de nombreuses reprises dans les articles, et ce aux différentes années de commémoration. Les journalistes semblent ainsi délaisser l’objectivité que leur métier prescrit pour y aller de leur opinion, ce qui témoigne véritablement de l’attachement national envers le personnage de Félix Leclerc, ou du moins envers sa mémoire.

    Cette marque collective se retrouve également dans les multiples entrevues accordées par les amis et les membres de la famille de Félix Leclerc, dans lesquelles le « nous » et le « on » reviennent de plus belle. Le folkloriste Michel Faubert s’exprimait, entre autres, en ces mots, dans Le Devoir : « à partir de 1970, le chanteur qui s’est investi d’une mission en ce qui concerne notre avenir collectif[59] … » Marie-Jo Thério, première chanteuse à recevoir le prix de la fondation Félix-Leclerc, disait que « Félix est encore vivant aujourd’hui parce qu’il a su transcender le mythe qu’on en a fait […][60]. » Pour la chanteuse Claire Pelletier, Félix Leclerc « nous a légué ce besoin de dire les choses à haute voix, et nous a appris à exprimer notre attachement au pays[61]. » Cette autre personnalisation du message commémoratif contribue à confirmer l’incarnation anthropomorphique des aspirations du Québec contemporain en la personne de Félix Leclerc.

    Héritage et réalisations

    Outre cette personnalisation du discours commémoratif, on attribue également un grand mérite aux réussites artistiques du chansonnier, dont la fondation du mouvement de la chanson française au Québec. Cette réalisation est glorifiée à tel point qu’il devient littéralement un emblème du Québec sur la scène internationale : « Des cinq « pères de la chanson francophone moderne », » disait Bruno Dostie dans La Presse, « il ne reste plus de vivant que Trenet pour défendre son œuvre lui-même[62]. » Sa contribution à la musique québécoise fait même de lui un pionnier de la chanson nationaliste selon Daniel Lemay dans La Presse : « Il a été le premier à chanter le pays, à l’encourager à « devenir adulte » [63]. » Par ailleurs, les journalistes commémorent également l’œuvre écrite de Leclerc, certainement moins connue que sa musique. Elle constitue tout de même, selon eux, une assise fondamentale de l’identité québécoise : « Quoi qu’on en dise, Félix Leclerc aura posé les premières pierres de la littérature et de la dramaturgie canadiennes-françaises. Ce n’est pas rien[64] … » Toute cette commémoration des réalisations et de l’héritage du personnage le présente ainsi comme une icône, celle qui correspond aux aspirations du Québec contemporain.

    Les journalistes l’associent également au mythe du père de la nation. Félix Leclerc est devenu, pour ainsi dire, un immortel tant on l’associe à ce que la nation québécoise est ou devrait être, alors que certains le croyaient « exclu de la banale destinée du simple mortel[65]. » Jacques Bertin parle de son message, celui de « la dignité, la noblesse des sentiments et des attitudes, la construction du pays, la foi dans le peuple[66]. » Yves Duteil mentionne, quant à lui, que « rien de la réalité d’aujourd’hui n’est absent de ce qu’il a écrit. Ni l’amour ni la révolte, l’autorité de l’absurde ou l’injustice du pouvoir, la tendresse d’un père ou l’espoir d’un printemps pour son pays[67]. »

    On peut voir que ce message transcende les réalisations du chansonnier. Les journalistes s’accordent pour dire que Félix Leclerc a bel et bien joué un rôle de premier plan dans l’évolution du Québec.

     

    Conclusion

    À l’aide d’articles de journaux francophones montréalais tirés de la presse à grand tirage, le présent article avait pour objectif d’analyser et de définir la nature du discours nationaliste véhiculé à l’occasion de la commémoration de la mort de Félix Leclerc. Tel qu’il le fut démontré, ce discours positionne véritablement le poète comme l’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise, comme la personnification des aspirations politiques et culturelles du Québec contemporain.

    D’une part, à partir du choix des périodes de la vie du chanteur ainsi commémorées par les journalistes dans les différents articles, nous avons souligné comment Félix Leclerc est devenu, ni plus ni moins, porte-parole de l’identité collective nationale. La présence d’un champ lexical nationaliste et la récurrence des termes forts en ce sens a également contribué à renforcer l’idée qu’il a su imprégner la mémoire collective québécoise de son vivant.

    D’autre part, l’analyse du discours commémoratif et du contexte historique associé aux différentes années de commémoration en lien avec le nationalisme québécois aura permis de montrer que le traitement commémoratif réservé à Félix Leclerc a suivi la transformation du discours nationaliste et s’y est associé. Par exemple, les articles commémoratifs de 1993 étaient beaucoup plus engagés, beaucoup plus vibrants à l’égard de Leclerc, probablement en raison de l’échec de Meech et des accords de Charlottetown. Les articles commémoratifs de 1998 étaient, quant à eux, beaucoup plus pessimistes et détachés, en raison peut-être de l’échec du référendum de 1995. La commémoration de la mort de Félix Leclerc s’est donc inscrite en continuité et en parallèle avec la transformation de la situation du mouvement nationaliste québécois, ce qui, en considérant le symbolisme dont il a fait l’objet, permet de démontrer qu’il a incarné les aspirations du Québec contemporain.   

    Enfin, une analyse de la personnalisation du discours commémoratif dans les différents articles aura permis de montrer que Félix Leclerc s’est inscrit en tant que père fondateur de la nation québécoise. L’emploi d’un champ lexical varié d’épithètes et de surnoms ainsi que la redondance de pronoms possessifs comme le « nous » et le « on » ont contribué à confirmer l’héroïsation du chansonnier et son importance dans la formation de l’identité nationale québécoise. C’est ainsi que nous avons pu justifier l’idée d’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise.  

    L’incarnation anthropomorphique de la nation québécoise en la personne de Félix Leclerc soulève un questionnement intéressant. Elle renvoie, notamment, à l’utilisation de la figure de l’artiste héros dans la construction de l’identité collective et nationale au Québec. Bien que le phénomène soit peu étudié en histoire, plusieurs cas de figure ont déjà été abordés, notamment ceux de Céline Dion[68] et de Maurice Richard[69]. L’étude de la construction identitaire par l’utilisation de la figure de l’artiste héros, dans le cadre d’activités de commémoration, permet de bien saisir l’évolution de la mémoire collective. Le domaine artistique propose en soi une double perspective identitaire, soit celle de la représentation culturelle qu’elle fait de la collectivité et celle de l’influence qu’elle exerce sur cette même collectivité. Certes, il y aurait matière à développer davantage sur cette question.

    Annexes

    Tableau 1 : Dépouillement du nombre d’articles de journaux commémoratifs ayant traité de la mort de Félix Leclerc depuis les années 1990

     199319982003Total
    Le Journal de Montréal5218
    La Presse1214
    Le Devoir1438
    Total78520

    Tableau 2 : Le champ lexical identitaire et la récurrence des termes  en fonction des années de commémoration

     199319982003Total
    « Québec »315624
    « Québécois(e) », « Canadien », « Canadien-français », « peuple »914730
    « nation », « nationaliste », « nationaliste », « indépendance »2204
    « Pays »08210
    Total14391568

    Références

    [1] Patrice Groulx, « Benjamin Sulte, père de la commémoration », Journal of Canadian Historical Association, no12 (2001) : 49-72.

    [2] Le Nouveau Petit Robert,  Paris, Dictionnaires Le Robert, 2004),1304.

    [3] Catherine Tremblay, Je me souviens?: la mémoire collective québécoise, une étude exploratoire à partir des élections de 1956 à 198 (Sherbrooke, Université de Sherbrooke, 2006).

    [4] Jocelyn Létourneau, Que veulent vraiment les Québécois (Montréal, Boréal, 2006), 180 p.

    [5] Le Nouveau Petit Robert (Paris, Dictionnaires Le Robert, 2004), 1710.

    [6] Geneviève Leblanc, Félix Leclerc en tant que figure rassembleuse d’une communauté mémorielle : incursion au cœur de l’identitaire québécois (Québec, Université Laval, 1998), 129 p.

    [7] John R. Gillis, dir, Commemorations : the politics of national identity ( Princeton, Princeton University Press, 1999), 290 p.

    [8] Voir Patrice Groulx, « La commémoration de la bataille de Sainte-Foy : du discours de la loyauté à la fusion des races », RHAF, vol.55, no1 (2001) :45-83.

    [9] Alexandra Mosquin et al, « La pratique de l’histoire publique et la commémoration contemporaine : aperçu et enjeux », RHAF, vol57, no1 (2003) :79 à 89.

    [10] Jocelyn East, « Maurice Richard et le sport comme composante de l’identitaire québécois ». Travail de session présenté dans le cadre du cours « Identitaire du Québec contemporain », sous la direction de Jocelyn Létourneau, Université Laval, Automne 1996.

    [11] Voir, entre autres, Jocelyn Létourneau. Passer à l’avenir : histoire, mémoire, identité dans le Québec d’aujourd’hui  (Montréal, Boréal, 2000), 194 p.

    [12] Frédéric Demers, Céline Dion et l’identité québécoise : la petite fille de Charlemagne parmi les grands ! (Montréal, VLB, 1999), 187 p. et aussi Frédéric Demers. La mise en scène de l’imaginaire national et historique du Québec francophone dans la télésérie Les Filles de Caleb, Québec, PUL, 2005, 393 p.

    [13] Jocelyn East, « Maurice Richard et le sport comme composante de l’identitaire québécois ». Travail de session présenté dans le cadre du cours « Identitaire du Québec contemporain », sous la direction de Jocelyn Létourneau, Université Laval, Automne 1996.

    [14] Jacques Mathieu, La mémoire dans la culture (Québec, PUL, 1995), 344 p.

    [15] Bogumil Jewsiewicki, dir,  Récits de vie et mémoires : vers une anthropologie historique du souvenir (Québec, SAFI, 1987), 344 p.

    [16] Geneviève Leblanc, Félix Leclerc en tant que figure rassembleuse d’une communauté mémorielle : incursion au cœur de l’identitaire québécois (Québec, Université Laval, 1998), 129 p

    [17] Frédéric Demers. Céline Dion et l’identité québécoise : la petite fille de Charlemagne parmi les grands ! (Montréal, VLB, 1999), 49.

    [18] G. Leblanc, Félix Leclerc en tant que…, op. cit., 115.

    [19] Line Grenier, « Je me souviens en chansons : articulations de la citoyenneté culturelle et de l’identitaire dans le champ musical populaire au Québec », Sociologies et sociétés, vol.29, no2, (automne 1997), 36.

    [20] Voir notamment son livre Pieds nus dans l’aube, publié en 1946, ou encore ses chansons « Moi mes souliers » et « L’hymne au printemps ».

    [21] G. Leblanc, Félix Leclerc en tant que…, op. cit., 3.

    [22] Paul-Henri Goulet, « Félix plus grand que jamais », Le Journal de Montréal, 8 août 1998. p.?.

    [23] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix? », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 1993, B6. et Marie Laurier. « Hommage à Félix », Le Devoir, Les Arts, 7 août 1993, B2.

    [24] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix? », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 1993, B6.

    [25] Michel Foucault, L’archéologie du savoir (Paris, Seuil, 1969) cité dans Line Grenier. « Je me souviens en chansons : articulations de la citoyenneté culturelle et de l’identitaire dans la champ musical populaire au Québec », Sociologies et sociétés, vol.29, no2, (automne 1997), 34.

    [26] Martin Bilodeau, « Félix Leclerc, une image gigantesque… », Le Devoir, Les Arts, 8 août 1998, B1.

    [27] Daniel Lemay, « Il y a dix ans aujourd’hui mourait Félix Leclerc, le « roi heureux » », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 1998, D1.

    [28] Voir le tableau 2, en Annexes, pour la liste des mots. 

    [29] Jocelyn Létourneau, Passer à l’avenir : histoire, mémoire, identité dans le Québec d’aujourd’hui (Montréal, Boréal, 2000), 27.

    [30] Frédéric Demers, note en bas de page,54.

    [31] Ibid, 61.

    [32] Ibid, 54.

    [33] Jocelyn Létourneau, « La production historienne courante portant sur le Québec et ses rapports avec la construction des figures identitaires d’une communauté communicationnelle », Recherches sociographiques, vol.36, no1, 1995, 12.

    [34] Robert Charlebois, cite dans Inconnu. « C’est lui qui m’a donné le goût de chanter, Charlebois », Le Journal de Montréal, Cahier Weekend, 7 août 1993, 8.

    [35] Martin Bilodeau, « Félix Leclerc, une image gigantesque… », Le Devoir, Les Arts, 8 août 1998. B1.

    [36] Marie Laurier, « Hommage à Félix : Félix Leclerc… Cinq ans déjà », Le Devoir, Les Arts, 7 août 1993. B2.

    [37] Jacques Bertin, « Félix Leclerc, sans médailles », Le Devoir, Les Actualités, 8 août 2003. A1.

    [38] L. Grenier, « Je me souviens en chansons… », op. cit., 32.

    [39] Jacques Paul Couturier, Un passé composé : Le Canada de 1850 à nos jours (Moncton, Éditions d’acadie, 2000) :388-389.

    [40] Ibid., 391-392.

    [41] Voir entre autres Noam Chomsky, Propagande, médias et démocratie (Montréal, Éditions Écosociété, 2004).

    [42] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix ? », La Presse, Arts et Spectacles, 8 août 1993, B6.

    [43] Inconnu, « La vie d’artiste », Le Devoir, Idées, 8 août 1998, A9.

    [44] Félix Leclerc, cité dans Inconnu. « Ses compagnons se souviennent », Le Journal de Montréal, Cahier Weekend, 7 août 1993, 9.

    [45] L. Grenier, « Je me souviens en chansons… », op. cit., 38.

    [46] Martin Bilodeau, « Le vrai bonheur : Il y a dix ans, le chanteur nous quittait », Le Devoir, Les Actualités, 8 août 1998. A1.

    [47] Robert Chartrand, « Félix Leclerc », Le Devoir, Livres, 8 août 1998. D1.

    [48] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix ? », La Presse, Arts et Spectacles, 8 août 1993, B6.

    [49] Voir Jacques Paul Couturier, Un passé composé : Le Canada de 1850 à nos jours (Moncton, Éditions d’acadie, 2000) :389-390.

    [50] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix ? », La Presse, Arts et Spectacles, 8 août 1993, B6.

    [51] Marie Laurier, « Hommage à Félix », Le Devoir, Les Arts, 7 août 1993. B2.

    [52] Martin Bilodeau, « Le vrai bonheur : Il y a dix ans, le chanteur nous quittait », Le Devoir, Les Actualités, 8 août 1998. A1.

    [53] Daniel Lemay, « Il y a dix ans aujourd’hui mourait Félix Leclerc, le roi heureux », La Presse, Arts et Spectacles, 8 août 1998. D1.

    [54] Yves Duteil, « Quinze ans déjà… », Le Devoir, Les Actualités, 9 août 2003. C7.

    [55] Philippe Renaud, « En mémoire de Félix », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 2003. B6.

    [56] G.Leblanc, Félix Leclerc en tant que…, op. cit., 96.

    [57] Ibid, 112.

    [58] Marie Laurier, « Hommage à Félix », Le Devoir, Les Arts, 7 août 1993. B2.

    [59] Michel Faubert, cité dans Martin Bilodeau. « Félix Leclerc, une image gigantesque… », Le Devoir, Les Arts, 8 août 1998. B1.

    [60] Id.

    [61] Martin Bilodeau, « Félix Leclerc, une image gigantesque… », Le Devoir, Les Arts, 8 août 1998. B1.

    [62] Bruno Dostie, « Que reste-t-il de Félix ? », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 1993. B6.

    [63] Daniel Lemay, « Il y a dix ans aujourd’hui mourait Félix Leclerc, le ‘roi heureux’ », La Presse, Arts et spectacles, 8 août 1998. D1.

    [64] Id.

    [65] Marie Laurier, « Hommage à Félix », Le Devoir, Les Arts, 7 août 1993. B2.

    [66] Jacques Bertin, « Félix Leclerc, sans médailles », Le Devoir, Les Actualités 8 août 2003. A1.

    [67] Yves Duteil, « Quinze ans déjà… », Le Devoir, Les Actualités, 9 août 2003. C7.

    [68] Frédéric Demers, Céline Dion et l’identité québécoise : la petite fille de Charlemagne parmi les grands ! (Montréal, VLB, 1999).

    [69] Jocelyn East, « Maurice Richard et le sport comme composante de l’identitaire québécois ». Travail de session présenté dans le cadre du cours « Identitaire du Québec contemporain », sous la direction de Jocelyn Létourneau, Université Laval, Automne 1996.