« Les mémoires manipulées : l’évolution de la lecture historique du massacre de Nankin »

Geneviève Dorion-Bélisle

Résumé: Depuis les années 1980, le souvenir du massacre de Nankin refait surface dans la mémoire chinoise et devient un symbole de la barbarie de l’impérialisme japonais. Ce phénomène d’anamnèse se développe dans un contexte où la Chine connaît d’importants changements sociaux et économiques, qui viennent ébranler la légitimité du Parti communiste chinois. Ce dernier tente alors d’unifier le peuple autour d’une nouvelle identité nationale, basée sur l’histoire de l’humiliation qu’a connue la Chine sous l’invasion japonaise. Il est alors possible de constater que la Chine entre dans une nouvelle ère mémorielle, qui va transformer la lecture historique du massacre de Nankin et que l’historiographie chinoise va s’inscrire davantage dans une logique de construction identitaire. Cette transformation est perceptible notamment dans le discours politique chinois et dans les commémorations des événements. Cette communication tentera de démontrer qu’il existe un lien entre les transformations économiques et sociales que la Chine connaît depuis les années 1980 et la relecture historique des événements de Nankin.

 

 

Table des matières
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    Introduction

    Le 13 décembre 1937 la ville de Nankin, alors capitale de la Chine, tombe aux mains de l’armée japonaise. Chiang Kai-shek et l’administration gouvernementale avaient quitté la ville depuis le début du mois de décembre et une zone de sécurité avait été établie par des observateurs étrangers, dans le but de protéger les civils qui n’avaient pas les moyens ou les capacités de quitter la ville. L’invasion de la ville par l’armée nipponne va donner lieu à un nombre important de viols, de meurtres et autres exactions. Encore aujourd’hui il est difficile de connaître le nombre exact de victimes et de savoir ce qui s’est passé à Nankin durant ces six semaines. Le débat historiographique entourant les événements est encore aujourd’hui très vif. Le nombre de victimes notamment alimente grandement le débat et se situe selon les auteurs entre 100 et plus de 300 000[1]. Le gouvernement chinois a opté pour le nombre de 300 000[2].

    Malgré l’importance indéniable des événements de Nankin, ces derniers seront très peu abordés dans l’historiographie chinoise dans les premières décades subséquentes. Depuis les années 1980, le souvenir du massacre de Nankin refait surface dans la mémoire chinoise et devient un symbole de la barbarie de l’impérialisme japonais. Ce phénomène d’anamnèse se développe dans un contexte où la Chine connaît d’importants  changements sociaux et économiques, qui viennent ébranler la légitimité du Parti communiste chinois. Ce dernier tente alors d’unifier le peuple autour d’une nouvelle identité nationale, basée sur l’histoire de l’humiliation qu’a connue la Chine sous l’invasion japonaise.

    Il est alors possible de constater que la Chine entre dans une nouvelle ère mémorielle, qui va transformer la lecture historique du massacre de Nankin et que l’historiographie chinoise va s’inscrire davantage dans une logique de construction identitaire. Cette transformation est perceptible notamment dans le discours politique chinois et dans le nombre grandissant de commémorations entourant les événements de décembre 1937. Il sera tenté de démontrer qu’il existe un lien entre les transformations économiques et sociales que la Chine connaît depuis les années 1980 et la relecture historique des événements de Nankin.

    Il sera tout d’abord question du contexte dans lequel se développe ce phénomène d’anamnèse. Je me pencherais par la suite sur les transformations de l’historiographie chinoise pour terminer par les transformations du discours politique et l’explication de la signification des différentes commémorations qui sont organisées depuis les 25 dernières années.

    1.  Contexte de développement de l’anamnèse

    1.1. Contexte de mondialisation de la mémoire

    Les événements de Nankin s’inscrivent dans une série d’événements traumatiques qui ont marqué les sociétés du début du XXe siècle, tant en Asie qu’en Europe. Le souvenir de ces moments douloureux a été passé sous le silence durant les premières décades subséquentes, mais nous faisons face depuis les années 1970 à une augmentation des phénomènes   d’anamnèse   collective[3].   Nous   assistons,   selon   Henry   Rousso,   à  un

    « mouvement planétaire de réactivation du passé[4] ». Selon ce dernier, l’anamnèse suit une période d’amnésie ou du moins d’une tentative d’oubli des atrocités et des crimes  commis et peut-être suivie d’une hypermnésie[5]. L’hypermnésie est ici entendue comme le mentionne Paul Ricoeur comme étant la « cristallisation d’un conflit non résolu pour lequel  le  “travail  de  mémoire”  ne trouve pas son point d’aboutissement [6].» Le cas de la

    mémoire du massacre de Nankin s’inscrit parfaitement dans cette logique du développement du phénomène de l’anamnèse.

    1.2.  Le contexte du développement du phénomène d’anamnèse en Chine

    La période située entre la fin de la deuxième guerre sino-japonaise et le début des années 1980 correspond davantage à une période d’amnésie, comme le mentionne Yoshida «the communist gouvernement, which sought to Foster on image of national pride and  strength amoung its people, perceived no advantage in preserving the Massacre in Chinese national Memory[7].» Les nombreuses réformes économiques et sociales mises en place par Deng Xiaoping à la fin des années 1970 ont grandement ébranlé la légitimité du PCC. La population frappée par les effets négatifs des réformes, ébranlée par les événements de la Révolution culturelle et la chute du communisme en Occident ne voyait plus d’un aussi bon œil le PCC et l’idéologie communiste. Ce dernier devait alors rallier la population autour d’une nouvelle idéologie. Comme le mentionne Yinan He, progressivement le nationalisme étatique a remplacé le communisme et est devenu le fondement de la légitimité du PCC[8]. Une partie de cette éducation patriotique se fait par le biais de l’histoire, « caractérisée par une combinaison du passé glorieux et de l’humiliation qu’a connus la Chine[9]. » Dans ce cadre, en 1982, à la suite de la  controverse concernant les manuels scolaires japonais, le gouvernement chinois inclut dans le cursus scolaire l’enseignement de l’histoire de la guerre de résistance, incluant le massacre de Nankin, le but est de promouvoir le patriotisme et le nationalisme chez les jeunes Chinois[10]. Comme le mentionne Rana Mitter, l’émergence du souvenir de Nankin se fait dans un but bien précis de la part du gouvernement chinois. « Il a pour objectif de construire une nouvelle mémoire unitaire, quoique différente de celle prévalente à l’époque de Mao, et non une mémoire plurielle[11]», Le souvenir du massacre de Nankin est utilisé plus précisément pour forger une nouvelle identité nationale, qui servira à soutenir le PCC. Ce phénomène rejoint le concept de mémoire manipulée qui est ici entendu comme le mentionne Paul Ricoeur comme étant un abus d’oubli ou de mémoire « résultant d’une manipulation concertée de la mémoire et de l’oubli par les détenteurs de pouvoir[12].»

    Malgré la présence indéniable du nationalisme et du patriotisme dans les années 1980, les efforts du PCC s’intensifient à la suite de la répression des mouvements prodémocratiques de la Place Tiannamen de 1989[13]. Comme le mentionne Chen Yan:

    Pour contrebalancer le maintien de la dictature et l’image détruite d’une Chine ouverte et entreprenante formée depuis le lancement de la réforme, le pouvoir de Pékin poursuit sa politique de libéralisation économique. Il tente ainsi de récupérer la légitimité perdue sur le plan politique et accélère la recherche d’une idéologie de substitution[14].

    Le gouvernement renforce l’éducation patriotique et, dans le but d’accomplir cette éducation dès le plus jeune âge, tous les moyens sont utilisés, que ce soit la littérature, les films, les émissions de télévision, la musique, les monuments commémoratifs et les musées[15]. Dans ce sens, le Mémorial de Nankin a reçu en 1991 le statut de « base d’éducation patriotique pour les jeunes de Nankin », pour devenir en 1995 une « base d’éducation nationale de la jeunesse[16]. » Quant au musée de la guerre de résistance, il travaille à partir de 1990 en étroite collaboration avec les écoles de Pékin pour  développer des activités pour les élèves. L’une des activités a été la création en 1993 d’une école d’été ayant pour thème « la vie durant la guerre de résistance ». Lors de cette école, plus de 600 élèves ont participé à diverses activités comme à la reconstruction d’une zone de réfugiés[17].

    2.  L’évolution de l’historiographie du massacre de Nankin en Chine

    Ce retour des événements de Nankin dans la mémoire chinoise s’accompagne aussi d’une relecture historique des événements. Dans les années 1950, le massacre de Nankin est très peu traité dans l’historiographie chinoise, et s’il l’est, il est utilisé par le gouvernement communiste à des fins de propagande. Les ouvrages écrits dans ces années s’inscrivent dans le contexte de la guerre froide et tentent notamment de dénoncer l’impérialisme américain et s’opposent au réarmement japonais. Selon l’interprétation officielle de cette époque, les Américains auraient conspiré avec les Japonais, ce qui aurait entraîné le massacre de Nankin[18]. Dans cette ligne de pensée officielle, le département d’histoire de l’Université de Nankin a préparé, en 1962, un recueil de documents qui relate des faits survenus lors des événements de décembre 1937. Ce recueil est composé de photographies, de statistiques et d’entrevues faites avec des survivants[19].

    À partir des années 1980, le massacre de Nankin prend une place de plus importante dans l’historiographie chinoise. Quelques recueils d’archives sont publiés et regroupent principalement des photos et des témoignages de civils. L’historiographie des années 1980 met l’accent sur l’importance de l’unité de la population chinoise dans la victoire contre l’impérialisme japonais et sur le rôle unificateur qu’a joué le PCC[20]. Dans cette historiographie, les Japonais sont dépeints de façon très négative et il n’y a pas réellement de distinction faite entre l’armée japonaise et la population japonaise. La représentation des Occidentaux s’est aussi quelque peu transformée durant cette période. Ces derniers ne sont plus dépeints aussi négativement et le rôle qu’ils ont joué dans la protection des civils avec la mise en place de la Zone de Sécurité Internationale est maintenant reconnu. Cette nouvelle historiographie se penche aussi sur le rôle de l’armée nationaliste dans la victoire contre le Japon et sur les grandes batailles qu’a gagnées la Chine dans la guerre contre le fascisme[21].

    Dans les années 1990 l’histoire est toujours utilisée à des fins d’unification nationale, mais la notion de « bon japonais », qui fait référence aux militaires japonais qui ont avoué leurs crimes ou ceux qui ont visité le monument commémoration de Nankin, est intégrée dans l’historiographie chinoise[22]. Cette intégration se fait davantage dans la littérature universitaire et scientifique.

    Parallèlement à ce courant, qui nuance la représentation de la barbarie japonaise, se développe un « courant populaire » concernant l’écriture du Massacre de Nankin. Ce courant frise souvent le sensationnalisme et il est commun dans ce type d’écrit de décrire les soldats japonais comme étant des « diables »[23].

    En bref, il est possible de constater que le massacre de Nankin a pris une place de plus en plus importante dans les recherches historiques à partir des 1980. Le rôle des Occidentaux et de l’armée nationaliste et la représentation des Japonais ont grandement évolué dans les vingt-cinq dernières années. Comme il a déjà été mentionné, le souvenir du massacre de Nankin a refait surface en Chine et la lecture historique s’est transformée depuis les années 1980. Maintenant, il serait intéressant de se pencher sur la façon dont cela se traduit dans le discours politique et dans les commémorations des événements.

    3.  Les transformations du discours politique et les commémorations des événements

    Durant l’année 1985, la Chine a commémoré le quarantième anniversaire de la victoire chinoise contre l’armée japonaise. Plusieurs événements ont eu lieux pour souligner cette date importante. Il y a eu notamment une exposition de photos au Chinese Museum of Art in Beijing, l’ouverture le 15 août du Memorial for Compatriot victims of the Japanese Military’s Nanjing Massacre et l’ouverture de 11 sites historiques qui avaient été opérés par l’Unité 731 à Harbin. Comme le mentionne Françoise Kreissler, le choix de la date de l’inauguration du monument commémoratif de Nankin n’a pas été laissé au hasard, elle correspond en effet à la date du quantième anniversaire de la  victoire chinoise et non à celle des événements soulignés par ce monument. « Ce choix tend à souligner combien dans les années de l’immédiat post-maoïsme la Chine s’identifie encore en priorité au vainqueur du Japon impérial[24].» Dès son inauguration le monument commémoratif de Nankin devient un « lieu de mémoire » important en Chine et va être nommé en 1991 « base d’éducation patriotique pour les jeunes de Nankin ».

    Le 3 août 1985 Gao Liang, directeur du département de la propagande du PPC fait une allocution qui démontre toute l’importance des commémorations entourant le quarantième anniversaire de la victoire chinoise. Durant cette allocution Gao Liang parle abondamment du front unifié entre le parti Nationaliste et le parti Communiste et du rôle important que ce dernier a joué dans l’unification du peuple chinois contre l’envahisseur. Il termine en mentionnant que : « China’s victory in the Anti-Japanese War was an event of great historical signifiance, made possible by the unified front proposed by the Chinese Communist Party[25].» Cette déclaration s’inscrit parfaitement dans le courant historiographique chinois des années 1980.

    L’année 1987 a aussi été une année importance de commémorations. Cette année marquait le cinquantième anniversaire du déclenchement officiel de la guerre entre la Chine et le Japon et du cinquantième anniversaire du massacre de Nankin. Pour souligner ces dates importantes, le Memorial Museum of the Chinese People’s War of Resistance Against Japan a ouvert ses portes le 6 juillet 1987 et de nombreuses célébrations de commémorations se sont tenues.

    Dans le cadre du cinquantième anniversaire des événements de Nankin le réalisateur chinois Luo Quanqun réalise le film Massacre in Nanjing. Le film débute par des images d’archives, qui ne sont pas sans rappeler le courant historiographique dominant en Chine, qui tente de démontrer que le massacre de Nankin a bel et bien eu lieu. L’action prend place à Nankin durant les premiers jours de l’invasion de la ville et

    retrace la quête d’un groupe de citoyen qui tente de retrouver des photos prises par un soldat japonais, qui ont été développé par Fan Changle, un photographe chinois. La ligne directrice de Massacre in Nanjing est développée autour du Dr. Zhan Tao qui, avec l’aide de Fan Changle, Liu Jingjing et une chanteuse populaire, tente de retrouver la série de photos, pour les remettre à Katy, la fille d’un médecin américain, avant son départ pour les États-Unis. Dans cette mission, Fan Changle, Liu Jingjing, la chanteuse et le Dr. Zhan vont être tués par les soldats japonais, et deviennent par le fait même des martyrs. L’une des dernières scènes du film présente Katy, sur un bateau, qui regarde les photos, qui sont présentées pour la première fois à l’écran, et qui correspondent aux photos les plus souvent associées au massacre de Nankin.

    Le film, en plus de traiter abondamment de l’importance de l’unité dans la victoire tente timidement d’intégrer la notion de « bon japonais », par la présence de Li Yuan. Ce dernier s’oppose à quelques reprises aux méthodes utilisées par l’armée japonaise. Dans une scène notamment, Li Yuan assiste à l’exécution de plusieurs prisonniers, il discute avec son supérieur et démontre son désaccord. Le général lui répond que cela fait partie de la mission de paix et il l’oblige à tirer sur un prisonnier, ce qui laisse sous-entendre que le blâme peut être porté par le commandement supérieur de l’armée nipponne. Li Yuan refuse, mais il va finir par le faire. Par contre, c’est sa relation avec Liu Jingjing, qui représente le mieux ce côté humain. Quand Li amène Liu, qui représente la nation chinoise avec lui pour la protéger, cela peut-être interprété comme une tentative de protéger la nation chinoise. Tout en long du film par contre, Liu refuse de reconnaître en Li un ami et un ancien amoureux. Comme le mentionne Michaël Berry :

    He [Li Yuan] prove love by mentioning a treasured photo of the two of them : «I’ve carried it with me for six whole years.» He brings out the photo to show Liu, but she does not accept his affections. During this key moment, Liu’s back faces the camera – a symbolic denial of Li’s advances – and the photo is never actually shown on screen. This memento is the direct antithesis of the atrocity photos, around which the plot revolves; moreover, never actualy showing it (the proof) negates the relationship, thus metaphorically negating Sino-Japanese love/friendship[26].

    Quand des soldats arrivent dans sa chambre pour prendre Liu car ils la soupçonnent d’avoir aidé le Dr. Zhan à se sauver, encore une fois Li Yuan tente de la protéger, quand il quitte la chambre, son supérieur revient à la chambre et amène Liu Jingjing avec lui dans une maison de réconfort. Li Yuan va empêcher ses collègues de la violer, par contre son supérieur va lieu demander d’exécuter son amoureuse. Le fait que Li Yuan met à exécution les demandes de son supérieur en tuant Liu Jingjing peut-être interprété comme le désir de démontrer qu’en attaquant la Chine, le Japon a renoncé au climat de bonne entente qui existait entre les deux pays avant le début des hostilités. Il est alors possible de comprendre qu’avant le déclenchement de la guerre, le Japon était considéré comme un ami, et qu’avec le déclenchement de cette dernière, il devenait un ennemi, qui a tenté de détruire la Chine.

    L’année 1995, qui correspond au cinquantième anniversaire de la victoire chinoise contre l’impérialisme japonais a aussi été marquée par un nombre important de commémorations. Jiang Zemin, président de la Chine entre 1993 et 2003, et plusieurs membres du CPC Central Committee Political Bureau ont participé à environ 17 cérémonies entre juillet et septembre 1995. Plus de 10 000 célébrations ont été organisées à travers le pays et plus de 1 000 expositions ont eu lieu. Dans une allocution prononcée dans le cadre des célébrations du 3 septembre 1995, Jiang Zemin mentionnait qu’il a un grand respect pour tous les soldats, communistes et nationalistes, et toute la population, qui ont combattu l’armée japonaise lors de la deuxième guerre sino-japonaise[27].

    À plus d’une reprise Jiang parle de l’importance de l’unité chinoise dans la victoire contre le Japon, qui a été initiée par le parti communiste, il mentionne :

    Victory comes from unity, from the unity of the entire Chinese people of all nationalities with the CPC at the core, from the unity of the entire Chinese people of all nationalities with the CPC at the core, from the unity of the entire CPC membership rallying around the party Central Committee. Be united, follow the guidance of Comrade Deng Xiaoping’s theroy on building socialism with Chinese characteristics and the party’s basic line, rely on our own effort and strength, carry on arduous struggle, exert our ulmost, make steady progress day by day, and boost our economic construction and comprehensive national strength. Then China will successfully step into the 21th century with a new posture, and march toward modernization with giant stides[28].

    Malgré les durs commentaires envers l’armée japonaise, Jiang rappelle que le peuple japonais a aussi été victime de cette guerre d’agression contre la Chine et qu’il faut donc s’en prendre uniquement à l’armée japonaise et non au peuple et au gouvernement actuel du Japon, ce qui s’inscrit très bien dans l’évolution de l’historiographie chinoise. Tout au long de son allocution, Jiang avait démontré le succès de l’unité chinoise contre l’impérialisme japonais et termine en demandant à la population de rester unie, ce qui va contribuer au développement de la Chine.

    Concernant les commémorations entourant le massacre de Nankin plus précisément, le monument commémoratif de Nankin a été décrété en 1995 « base d’éducation nationale de la jeunesse », ce qui en fait à partir de ce moment un « lieu de mémoire » national. Le réalisateur Wu Ziniu a aussi réalisé le film Don’t Cry Nanjing, dans le cadre des commémorations du cinquantième anniversaire de la victoire chinoise.

    L’action du film commence quelques semaines avant l’arrivée de l’armée japonaise, par l’image d’un chemin de fer, sur lequel nous voyons de loin la famille de Chang Xian qui avance vers la caméra. Chang Xian est un médecin de Shanghai originaire de Nankin, qui y retourne peu de temps avant l’arrivée de l’armée japonaise, avec sa femme Rieko, qui est une Japonaise, et leurs enfants respectifs, nés d’un précédent mariage. Le film dépeint la vie des membres de la famille durant les premiers jours de l’invasion japonaise et présente les difficultés auxquelles ils font face. Dans ce film, les Japonais ne sont pas dépeints uniquement comme des personnages sanguinaires, en raison de la présence de Rieko et de sa fille. Dans ce film, l’armée japonaise est certes décrite comme étant barbare et violente, par contre, la présence de Rieko vient faire une distinction entre l’armée et la population japonaise, qui est elle aussi victime de la guerre. Cette situation est démontrée dans une scène durant laquelle Rieko se fait battre par un soldat japonais et que sa fille se fait violer par un autre. Lors de cette scène, les soldats japonais tentent de violer la jeune fille, quand Rieko rappelle aux soldats qu’elle est Japonaise ils arrêtent, regarde Haruko et quand ils s’aperçoivent qu’elle est enceinte lui donne des coups de pied et la batte[29]. Cette scène démontre que les soldats japonais n’ont pas un très grand respect, même pour les femmes de leur nation, qui est aussi victime de la guerre, et en frappant le ventre de Rieko ils tentent par le fait même de détruire le fruit de la bonne entente entre la Chine et le Japon, c’est-à-dire l’enfant de Rieko et de Cheng-Xian.

    Cette distinction entre l’armée japonaise et la population japonaise que présente  ce film s’harmonise avec le courant historiographique et le discours politique des années 1990. De plus, le film laisse une place beaucoup plus importante aux soldats de l’armée nationaliste, notamment avec la présence de Tian-yuan qui réussit à se sauver de la ville avec un groupe d’enfant, dans lequel se trouve notamment les enfants de Rieko et de Chang Xian, Xiao-ling, Haruko et leur bébé naissant qui porte le nom de Nanking[30]. Cet enfant, qui représente l’union de la Chine et du Japon se veut aussi être le désir d’une partie de la population japonaise de se rappeler les événements de Nankin, contrairement au révisionnisme japonais associé à la droite politique japonaise. Cette scène reprend le discours officiel du gouvernement, qui tente de rappeler que le révisionnisme japonais n’est le fait que de quelques individus au Japon. Les enfants représentent l’avenir, l’espoir et l’innocence, ce qui donne l’espoir en la reconstruction du pays à la suite des atrocités commisses par l’armée japonaise, et le soldat de l’armée nationaliste y contribue.

    Conclusion

    Pour terminer, il est possible de constater que la réintroduction du massacre de Nankin dans la mémoire et dans l’histoire chinoise se fait dans une période durant laquelle le gouvernement chinois a entamé une série de réformes économiques et  sociales, qui s’accompagne d’une perte de vitesse de l’idéologie communiste. Dans ce contexte, le gouvernement chinois fait face à une période d’instabilité et il cherche à unifier la population chinoise autour d’une identité nationale plus forte et ainsi se légitimer. L’histoire de la deuxième sino-japonaise, et du massacre de Nankin par le fait même, est utilisée et réécrite dans le but de créer une idéologie nationaliste plus forte. Il est alors possible de constater que la mémoire, l’histoire et le discours politique entourant les événements de Nankin évoluent sensiblement de la même façon, et que le cinéma contribue à diffuser ce message.

    Références

    [1] J.A. Fogel, dir., The Nanjing Massacre in History and Historiography (Los Angeles, University of California Press, 2000). p. 6.

    [2] C’est au tribunal militaire de Nankin que le verdict de 300 000 victimes a été rendu pour la première fois (Yang Daqing, «The Callenge of the Nanjing Massacre», dans J. A. Fogel, dir. The Nanjing Massacre… op. cit., p. 151.). Le verdict du Tribunal de Tokyo chiffrait plutôt le nombre de victime à 200 000 et chiffrait le nombre de viols à 20 000 (Yang Daqing, «Convergence or Divergence? Recent Historical Wrinting of the Rape of Nanking», Historical Review, 104, 3 (1999) : 844.).

    [3] Henry Rousso, «Vers une mondialisation de la mémoire», Vingtième siècle, 2, 94 (2007) : 7.

    [4] Ibid. p. 4.

    [5] Ibid. p. 7.

    [6] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli (Paris, Éditions du Seuil, 2000) 675 pages.

    [7] Yoshida Takashi, The Nanjing Massacre in History and Memory : Japan, China and the United States 1937-1999, thèse de doctorat (histoire), Columbia University, 2001, p. 116.

    [8] Yinan He, «History, Chinese Nationalism and the Emerging Sino-Japanese Conflit», The Journal of Contemporary China, 16, 50 (2007) : 27.

    [9] Guo Ying, Cultural nationalism in contemporary China (New-York, RoutledgeCurzo, 2004), p. 32.

    [10] Yoshida Takashi, The Making of the «Rape of Nanking» : History and Memory in Japan, China and the United States (New-York, Oxford University Press, 2006), p. 18.

    [11] Rana Mitter, «Le massacre de Nankin. Mémoire et oubli en Chine et au Japon», Vingtième siècle, 2, 94 (2007), p. 18.

    [12] Paul Ricoeur, La mémoire, l’histoire, l’oubli (Paris, Éditions du Seuil, 2000), p. 97.

    [13] Chen Yan, L’éveil de la Chine (La Tour-d’Aigues, Éditions de l’Aube, 2000), p. 151; Wei C.X.G., «Politicization and De-politicization of History the Evolution of International Studies of the Nanjing Massacre», The Chinese Historical Review, 15, 2 (2008) : 264.

    [14] Chen Y. L’éveil de la Chine… op. cit., 151.

    [15] Yoshida T., The Nanjing Massacre… op. cit., 143.

    [16] Françoise Kreissler, «Le mémorial de Nankin : Lectures et Relectures de l’histoire», Matériaux pour l’histoire de notre temps, 88, 8 (2007) : 11.

    [17] Rana Mitter, «Research Notes – Behind the Scene at the Museum. Nationalism, History and Memory : the Beijing War Resistance Museum, 1987-1997», The Chinese Quartely, 161 (2000) : 291.

    [18] Takashi Y., The Nanjing Massacre… op. cit., 102-103. Un article a notamment été publié en février 1951, qui élabora cette thèse. «Zuiyi Rikou zai Nanjing datusha» [Recollections of the Great Japanese Massacre in Nanjing], Xinhua yuebao, 3 (1951) : p. 988-991.

    [19] Gao Xingzu, Wu Shimin, Hu Yungong et Cha Ruizhen, Riben diguo zhuyi he Nanjing datusha (Nankin, Département d’histoire de l’Université de Nankin, 1962). Il existe une traduction en anglais publié dans le Web. Robert, Gray, trad., Riben diguo zhuyi he Nanjing datusha [Japanese Imperialisme and the Massacre in Nanjing], en ligne, www.cnd.org/njmassacre/njm-tran/.

    [20] Takashi Y., The Nanjing Massacre… op. cit., 169.

    [21] R. Mitter, «Research notes»… op. cit., 280.

    [22] Takashi Y., The Nanjing Massacre … op. cit., 253.

    [23] Rana Mitter, «Le massacre de Nankin. Mémoire et oubli en Chine et au Japon», Vingtième siècle, Paris, Presses  de  Sciences  Po, 2,  94 (2007) : 15. Exemples d’ouvrages populaires: Fan Jun, Wo renshide «guizibing» [Les «diables-soldats» que j’ai connus] (Beijing, Zhongguo duiwai fanyi chuban gongsi, 1997); Ding  Ziaoshan,  Guizi  jincun1942  nian «wu-yi» da «saodang» jishi [Les diables entrent dans le village] (Beijing, Zhonggong zhongyang dangxiao chubanshe, 2005); Yang Yuwen, Guizi laile [Les diables sont venus] (Beijing, Dongfang chubanshe, 2005).

    [24] F. Kreissler, «Le mémorial de Nankin»… op. cit., 10.

    [25] Takashi Y., The Nanjing Massacre… op. cit., 178.

    [26] Michael Berry, A History of Pain : Trauma in Modern Chinese Literature and Film (New-York, Éditions Columbia University Press, 2008), p. 118.

    [27] «Jiang on Anti-Japanese War», Beijing Central Television Program, FBIS, FBIS-CHI-95-171, (5 septembre 1995), p. 49.

    [28] Ibid.

    [29] Wu Ziniu (réalisateur). Nanjing 1937 (Don’t Cry, Nanking). China Film Co-production Corporation, Long Shong Production Co. Ltd, 1995. 1 :32 :51

    [30] Ibid.. 1 :38 :04