Introduction
Cette enquête d’histoire orale s’inscrit dans un désir d’approfondir une recherche préliminaire réalisée au début de l’année 2024 dans le cadre du cours Le goût de l’archive, offert par le département d’histoire de l’Université de Sherbrooke. Pour cette recherche, nous nous étions penchées sur la représentation des enjeux du mouvement féministe de la « deuxième vague[1] » dans les journaux étudiants de l’Université de Sherbrooke, Le Collectif et L’Envers des choses, pour la période de 1978 à 1993. Notre projet d’histoire orale tend ainsi à donner voix à des femmes, des militantes féministes, ayant écrit des articles en leur nom ou au nom du Comité Femme pendant cette période afin de rendre compte de leurs expériences d’implication étudiante universitaire. Leur militantisme s’inscrit dans celui du mouvement féministe de la « deuxième vague », situé habituellement entre les années 1965 et 1990 au Québec. Ce féminisme vise à déconstruire le système patriarcal en tant que structure fondamentale d’oppression, en dénonçant la domination structurelle des hommes sur les femmes et en révélant des formes inédites d’inégalités. Les militantes de cette époque utilisent le slogan « Le Privé est politique », et mettent en lumière les inégalités qu’elles vivent dans la sphère privée afin de les amener dans la sphère publique et de générer des changements sociaux[2]. Leurs luttes remettent ainsi en perspective les rapports mari-pourvoyeur et femme-ménagère, bien ancrés dans la société depuis la venue de l’industrialisation. Les femmes perçoivent que des transformations au sein de la famille nucléaire doivent être opérées et revendiquent une reconnaissance sociale et économique du travail ménager qu’elles effectuent pour le bien-être familial[3]. Les travailleuses se mobilisent à l’intérieur de leurs syndicats (CSN, CEQ, FTQ) et soumettent des revendications à l’État et à leurs employeurs. Elles dénoncent le fait qu’en plus d’être exploitées comme travailleuses, elles le sont en tant que femmes et aspirent, entre autres, à un droit de congé de maternité payé, à un réseau public de garderies gratuites et militent pour l’égalité salariale[4]. Les luttes menées par divers groupes de femmes tels que la Fédération des femmes du Québec et le Front de libération des femmes du Québec visent aussi largement la réappropriation du corps des femmes. Ces dernières dénoncent le fait qu’elles sont dépossédées de leur propre corps, leur sexualité, leur maternité et leur santé étant régies par la classe des hommes. Le droit à l’avortement libre et gratuit est l’un des points pour lesquels les femmes bataillent fermement jusqu’aux années 1990[5]. Une lutte contre la pornographie prend aussi place au Québec au début des années 1980 à la suite de l’implantation à Montréal d’un premier cinéma X et de l’arrivée des canaux télévisés à péage. Les femmes dénoncent le fait que la pornographie n’a rien d’érotique et relève davantage de la violence envers les femmes[6]. Les agressions et le harcèlement sexuel ainsi que les violences conjugales deviennent des enjeux d’ordre public et des thèmes névralgiques abordés par les militantes[7].
Les années 1980 sont toutefois marquées par un certain essoufflement du mouvement féministe au Québec. L’« affaire des Yvettes », mouvement de contestation né à la suite d’une déclaration de la ministre de la Condition féminine du Québec, Lise Payette, suscite un débat au sein du mouvement féministe et démontre un certain « ras-le-bol » des revendications féministes dans la société québécoise[8]. Émerge aussi à cette époque un contre-mouvement masculiniste qui cherche à faire obstacle à l’émancipation féminine. Les hommes à la base de ce mouvement soutiennent que la féminisation de la société crée certains problèmes chez les hommes qui se retrouvent en pleine crise identitaire. Ils accusent les féministes d’être responsables du décrochage scolaire des jeunes hommes et du suicide masculin. La tuerie de l’École Polytechnique de Montréal sera grandement associée à la montée de ce mouvement et aura un impact important sur le mouvement féministe[9]. Si la couverture médiatique à la suite du drame est immense, les féministes qui tentent de s’exprimer dans les médias sont mises en marge ou sont discréditées. Pour plusieurs les féministes sont allés trop loin, attisant une guerre de sexe dont personne ne voulait, pas même les femmes[10]. Le mouvement féministe fera ensuite profil bas jusqu’en 1995 avant de renaitre avec la marche Du pain et des roses.
Notre recherche préliminaire effectuée dans les archives des journaux étudiants de l’Université de Sherbrooke, Le Collectif et L’Envers des choses pour la période de 1978 à 1993 nous a permis d’identifier l’émergence d’un mouvement féministe étudiant soutenant les revendications du féminisme de la « deuxième vague », en particulier celles concernant la réappropriation du corps des femmes. Parmi les principaux sujets abordés se trouve celui de la pornographie qui soulève particulièrement les débats. De nombreux articles dénoncent la présence de revues pornographiques à la coopérative étudiante de l’Université entre 1982 et 1989[11]. À partir de 1985 est également dénoncé le fait que du harcèlement et des agressions sexuelles sont perpétrés à l’Université de Sherbrooke. Les auteur.es incitent les victimes à porter plainte contre leur agresseur et déplorent que l’Université demeure inactive devant le fléau[12]. La décriminalisation de l’avortement ainsi que l’accès à la contraception sont aussi des enjeux largement abordés par les militantes féministes universitaires[13].
Notre objectif avec cet article est de comprendre comment s’est orchestré ce mouvement étudiant féministe à l’Université de Sherbrooke entre 1978 et 1993 par l’entremise d’entrevues menées auprès de celles qui l’ont vécu et de leurs écrits de journalistes étudiantes. Bien peu d’études se sont penchées sur l’histoire des femmes dans les mouvements étudiants universitaires. Au Québec, Karine Hébert s’est intéressée à l’intégration de ces dernières dans les communautés étudiantes de l’Université McGill et de l’Université de Montréal entre 1900 et 1960 et a démontré les résistances auxquelles elles se sont butées avant d’être en partie intégrées à la fin des années 1950[14]. Daniel Poitras pour sa part a tenté de redonner une certaine agentivité aux femmes dans les mouvements étudiants des années 1956 à 1969 à l’Université de Montréal[15]. Les deux auteurs ont ailleurs démontré comment les étudiantes ont tenu une place grandissante dans le journal étudiant Le Quartier Latin à partir de 1950, usant de cette « tribune privilégiée pour se faire entendre et occuper des postes clés. [16]»
Notre étude permet donc un nouveau point de vue sur le militantisme féminin en milieu universitaire en croisant les sources écrites tirées des journaux étudiants entre 1978 et 1993 et les récits de différentes actrices de l’histoire. Nous faisons ici l’hypothèse que les militantes féministes de l’Université de Sherbrooke pendant notre période d’intérêt aient dû faire face à une multitude d’obstacles, tels que la misogynie, le sexisme, ou la déformation et la minimisation de leurs revendications, à l’image du vécu des militantes féministes à l’échelle nationale de l’époque. Nous croyons qu’elles ont pu être également confrontées à de la résistance masculine et à certaines divisions internes. Nous considérons toutefois qu’il est possible que ces résistances aient entraîné chez les témoins l’activation d’une agentivité et d’un désir de poursuivre les luttes militantes.
Méthodologie
Dans l’optique de comprendre comment s’est vécu l’engagement féministe de la fin de la deuxième vague à l’Université de Sherbrooke, nous avons mené trois entrevues avec des participantes ayant écrit en leur propre nom ou au nom du Comité Femme dans les journaux étudiants Le Collectif ou L’Envers des choses, pendant la période d’intérêt. Ces dernières ont été recrutées suivant un certain processus de sélection. Nous avons d’abord dressé la liste des auteur.es ayant écrit sur des sujets féministes retrouvés dans notre corpus de sources, composé de 100 articles issus du journal Le Collectif pour la période de 1978 à 1993, et de 23 articles issus de L’Envers des choses pour la période de 1986 et 1987.
Dans le but de recueillir les témoignages de personnes ayant eu une expérience d’engagement féministe assez soutenu, nous avons ciblé les auteur.es ayant écrit au moins deux textes dans les journaux étudiants. Nous avons pu de cette façon dresser une liste de 15 participant.tes potentiel.les. Celles-ci (ainsi que celui-ci puisqu’il n’y avait qu’un seul homme dans notre liste) ont ensuite été recherchées sur les réseaux sociaux comme Facebook et LinkedIn, et des messages ont été envoyés aux personnes ayant des profils qui pouvaient correspondre. Trois d’entre elles ont finalement répondu de façon positive à notre invitation. Des entrevues semi-dirigées d’une durée de 60 à 75 minutes ont été effectuées avec les participantes.
Manon Ann Blanchard, Nathalie Bigras et Pascale Camirand, ont toutes trois fréquenté l’Université de Sherbrooke pendant la période visée et ont été impliquées dans les journaux étudiants ou au sein du Comité Femme au cours de leurs parcours universitaires. Manon Ann Blanchard a fait un baccalauréat en littérature entre 1983 et 1986 avant de poursuivre à la maîtrise jusqu’en 1989. Elle a ensuite commencé des études doctorales, mais a dû y mettre un terme faute de financement. Elle signe vingt articles de notre corpus entre 1984 et 1989. Nathalie Bigras a pour sa part fait un baccalauréat en psychologie à l’Université de Sherbrooke entre 1983 et 1986, période pendant laquelle elle a été impliquée dans le Comité Femme. Elle est l’auteure de deux articles féministes publiés dans Le Collectif en 1985. Pascale Camirand a fait un baccalauréat en littérature et philosophie entre 1986 et 1989 à l’Université de Sherbrooke et a poursuivi ses études à la maîtrise entre 1991 et 1994. Elle a rédigé trois articles de notre corpus entre 1988 et 1989 au nom du Comité Femmes. Nos trois participantes forment ainsi un groupe homogène, puisque constitué de jeunes femmes blanches, francophones, qui ont fréquenté l’Université de Sherbrooke dans les années 1980, et qui ont donc une certaine éducation. Le groupe est toutefois hétérogène dans la mesure où, même si elles fréquentent l’Université sur des périodes qui se chevauchent, ces femmes arrivent à différents moments dans le milieu universitaire. Il est également important de prendre en considération que les femmes qui composent notre corpus ont toutes des vécus et des niveaux d’engagement militant qui leur sont propres.
De plus, chacune de leurs expériences est bien différente compte tenu du fait que les enjeux de cette période, dans le cadre provincial et universitaire, évoluent rapidement. Notre corpus ne couvre d’ailleurs pas l’entièreté de notre période d’intérêt et cible davantage les dernières années du mouvement féministe de la deuxième vague. À titre de déclencheur mémoriel, les articles rédigés par nos participantes leur ont été présentés ou envoyés par courriel avant la rencontre. Cette façon de faire nous a permis d’entrer dans le vif du sujet lors de nos entretiens et d’établir rapidement un climat de respect et de confiance propice aux discussions. En plus de nous communiquer des informations importantes au sujet du fonctionnement du journal étudiant, du Comité Femme, ou des diverses actions féministes entreprises à l’Université de Sherbrooke, nos entrevues nous ont permis de nous connecter aux émotions ressenties par les participantes durant la remémoration de ce passé. Ces dernières avaient une réelle volonté de nous transmettre leur vécu. Nous avons débuté nos entretiens avec une question ouverte très large à savoir quels souvenirs gardaient nos participantes de leur passage à l’Université de Sherbrooke.
Puis nous les avons interrogées au sujet de leurs inspirations féministes et des enjeux qui les préoccupaient davantage à l’époque. Nous avons ensuite dirigé nos entretiens vers des sujets relatifs à leur engagement dans les journaux étudiants ou au Comité Femme, avant de les questionner plus précisément sur les résistances auxquelles elles avaient dû faire face dans leur parcours militant. Nous avons également voulu connaitre leur niveau d’implication dans des causes féministes à l’extérieur de l’Université au moment où elles étaient étudiantes, et leur implication actuelle afin d’évaluer leur agentivité et la pérennité de leur engagement féministe. Nous avons conclu nos entretiens sur des sujets plus ouverts comme l’évolution de leur définition du féminisme ou leurs perceptions des luttes actuelles. Une question de type bilan à savoir si aujourd’hui elles réemprunteraient le même parcours militant a servi de fermeture à nos entrevues.
Résultats
De façon générale, le souvenir que nos participantes gardent de leur passage à l’Université de Sherbrooke est teinté de leurs expériences et de leur vécu en lien avec leur engagement étudiant. Les difficultés rencontrées semblent plus importantes pour certaines que d’autres. Il est tout de même intéressant de constater que pour deux de nos trois participantes, soit Nathalie Bigras et Pascale Camirand, leur passage à l’Université de Sherbrooke demeure une expérience très positive. Ainsi, pour Nathalie Bigras, le souvenir de son baccalauréat demeure associé à des années particulièrement heureuses : « C’était vraiment une belle période de beaucoup d’activités où tu sais, c’est en même temps que la découverte de l’autonomie personnelle. J’avais 19-20 ans. […] La découverte de la littérature en recherche, la découverte du domaine, la découverte des partys. Il y avait le Bahut encore à l’époque. […] Fait que c’était ben le fun. On s’amusait beaucoup. […] Mais tu sais, c’était une vraie belle époque[17]. » De son côté, Manon Ann Blanchard, dont l’implication étudiante était de plus grande envergure, garde un souvenir plus nuancé de son expérience universitaire.
Quelles étaient leurs inspirations féministes?
Avant de questionner nos participantes sur leur engagement étudiant, nous avons souhaité connaitre leurs inspirations ainsi que la position féministe qu’elles adoptaient à l’époque. Se percevaient-elles comme des féministes et comment ce féminisme se déployait-il dans leur vie ? Il semble que les trois participantes affirmaient déjà leur féminisme bien avant leur arrivée en milieu universitaire. Pascale Camirand se souvient d’avoir eu conscience dès son plus jeune âge d’une disparité de traitement entre les jeunes garçons et les jeunes filles : « D’abord, je peux vous dire que j’étais féministe, même à la maternelle parce que je voulais jouer avec les camions. Pis il y avait un gars qui m’interdisait de jouer avec les camions. Pis moi je disais : oui, je veux jouer avec les camions. Pis on s’est battu un certain temps. Un moment donné, l’enseignante, elle a tempéré les choses, mais je ne sais pas si j’ai gagné ou si j’ai perdu. Je m’en souviens pas. Mais dès mon plus jeune âge, j’étais consciente qu’être une femme et être un homme, c’est deux choses différentes[18]. » Elle ajoute : « […] j’ai toujours eu une fibre pour la liberté, l’autonomie, l’indépendance. Je voulais travailler, je voulais pas avoir d’enfant, je voulais pas me marier. Fait que tu sais, j’ai eu dès mon jeune âge une réflexion sur les rapports hommes-femmes[19]. » Elle dit avoir été inspirée par Janette Bertrand, Lise Payette, Simone de Beauvoir, Marilyn French, Betty Friedan et toutes les auteures des années 1970, dont elle a dévoré les écrits. De son propre aveu, elle mentionne que Simone de Beauvoir est probablement celle qui a eu la plus grande incidence dans sa vie. Elle utilise d’ailleurs le cadre existentialiste de Simone de Beauvoir afin de baliser un modèle de décision du libre choix à l’avortement dans son mémoire de maîtrise en philosophie : « Tu sais, le libre choix, c’est large. Mais encadrer la décision d’avorter dans l’ordre d’une idée que c’est une décision reproductive dans le sens où c’est une décision qui concerne la reproduction, euh, et qui concerne nos projets de vie pis notre projet de maternité, je suis allée vers Beauvoir pour monter ça. Pis j’ai publié un article en 1991 sur la mise au monde des enfants chez Simone de Beauvoir comme problème moral[20]. » Nathalie Bigras se définissait également comme féministe avant même son entrée à l’Université. Durant son adolescence, sa mère lui a fait lire Toilettes pour femmes de Marilyn French, Le syndrome de Peter Pan de Dan Kiley ainsi que d’autres œuvres populaires de l’époque[21]. Manon Ann Blanchard, pour sa part, mentionne qu’elle a d’abord été péquiste avant d’être féministe. C’est lorsqu’elle a commencé à s’impliquer dans les associations étudiantes que sa fibre féministe s’est développée : « Avant, j’étais un peu plus péquiste. Un peu. Pas très féministe, mettons. Puis j’ai commencé à m’impliquer par le biais du socioculturel, puis rapidement, je me suis cogné au fait que oui, c’est vrai que comme femme dans le militantisme, on a des barrières[22]. » C’est son arrivée à l’ANEEQ (Association nationale des étudiants et étudiantes du Québec) qui l’a amenée à se radicaliser : « Avez-vous déjà participé à des assemblées générales ? Astheure, il y a un micro-hommes, il y a un micro-femmes mais ça n’a pas toujours été comme ça. La féminisation du nom ANEEQ : c’était un débat interminable. C’est ce débat-là qui m’a radicalisée[23]. » Ainsi, Manon Ann Blanchard mentionne qu’elle est devenue féministe par l’action avant de lire les théoriciennes et auteures féministes. Adolescente, elle avait bien essayé de lire Colette, mais la bibliothécaire de sa ville lui avait refusé l’emprunt des livres. Elle perçoit encore aujourd’hui son arrivée au Cégep de Sherbrooke comme une bénédiction : « Quand je suis arrivée à Sherbrooke, à la bibliothèque du Cégep, à ma première session, je vais être bien honnête, j’ai poché quasiment tous mes cours, mais j’ai lu[24] ! »
Quels enjeux les préoccupaient à l’époque ?
Comme nous l’avons vu précédemment, le féminisme de la deuxième vague abordait différents enjeux liés au contrôle du corps des femmes, souvent gérés dans la sphère privée, mais qui, pour la première fois, étaient discutés sur la place publique. La question du droit à l’avortement libre et gratuit, la présence de la pornographie sur le campus de l’Université et la dénonciation des violences à caractère sexuel de toutes sortes étaient les enjeux majeurs qui ont interpellé nos trois participantes. Les journaux étudiants montrent que la lutte au harcèlement sexuel à l’Université de Sherbrooke est omniprésente à partir de 1985, et ce, jusqu’en 1993, année où l’Université emboîte le pas de plusieurs autres institutions et met sur pied une politique pour contrer le fléau. Le journaliste Guy La Rochelle dénonce la situation dans Le Collectif du 28 février 1985 : « Plusieurs personnes se plaignent de subir du harcèlement sexuel à la bibliothèque générale. Ce harcèlement serait fait par des étudiants de l’université. Cela aurait particulièrement lieu au 2ième étage, dans la salle de photocopie et en soirée, alors qu’il y a moins de gens à la bibliothèque.[25] » Manon Ann Blanchard, pour sa part, signale dans L’Envers des Choses en 1986 le harcèlement sexuel subi par des personnes en situation de pouvoir : « Le harcèlement sexuel, c’est le cauchemar que vivent un grand nombre d’étudiantes. […] elles sont à la merci de la volonté de leur harceleur, qui a le pouvoir de leur faire ou non passer leurs cours.[26] » Durant son passage au Comité Femme en 1985, Nathalie Bigras et sa collègue Anne-Marie Nadeau ont créé et distribué un sondage afin de déterminer quelle était la perception de sécurité des étudiantes et étudiants à différents endroits sur le campus[27]. Vivant dans les résidences de l’université où il y avait eu de nombreux cas d’agressions sexuelles, Anne-Marie Nadeau trouvait important de mettre à jour ce problème. À la suite de leur sondage, qui démontrait entre autres que plus de cinquante pour cent des répondants disaient ne pas avoir confiance dans le service de sécurité de l’Université de Sherbrooke, les deux femmes organisent une conférence de presse afin de dénoncer de façon plus large le harcèlement et les agressions sexuelles qui sévissent sur le campus. Cette conférence de presse est d’ailleurs couverte par le journal sherbrookois La Tribune[28].
L’implication de Pascale Camirand au Comité Femme lui a permis d’aborder divers enjeux féministes. D’emblée, elle mentionne que le Comité Femme était plutôt moribond à son arrivée en 1986 : « […] c’est Manon Ann qui m’a recrutée pour que je m’occupe du Comité Femme. Elle était étudiante en littérature. Elle m’a “spottée” comme étant à la fois une féministe, une socialiste, tu sais. Puis on avait beaucoup d’affinités intellectuelles. Puis elle m’a demandé de remettre sur pied le Comité Femmes […][29] » Ainsi, elle a contribué à sensibiliser les étudiant.es universitaires aux enjeux féministes en installant des tables dans les cafétérias où elle vendait des stylos du comité pour en faire la promotion. Pascale Camirand se souvient également que le Comité Femme avait rempli un autobus pour aller voir l’exposition « Souffrir pour être belle[30] » présentée au Musée de la civilisation de Québec du 20 octobre 1988 au 27 août 1989. « [C’était] sur l’esthétique autour du féminin, dans le cinéma américain et tout, les pressions sociales pour être belle, puis les canons de la beauté, puis tout ça. C’était une belle exposition[31]. » De son souvenir, le Comité Femme avait aussi organisé une nuit de la poésie écrite par des femmes. C’est toutefois la saga des revues pornographiques vendues à la Coop de l’Université qui a particulièrement occupé le Comité Femme pendant les années où Pascale Camirand s’est impliquée. De 1983 à 1989, nous avons répertorié sept articles au sujet de la vente de ces revues dans les journaux étudiants. Le premier de ces articles est signé par le conseil d’administration de la coopérative étudiante qui souhaite énoncer sa position au sujet de la pornographie sur le campus. Il indique vouloir être à l’écoute de ses membres, mais mentionne également que la vente de ce genre de produits est profitable pour la coopérative étudiante : « Or, les revues contestées s’avèrent, pour quelque motif que ce soit, les plus en demande de l’ensemble des publications offertes à la communauté étudiante[32]. » Plusieurs articles sur le sujet retrouvés dans le journal Le Collectif[33] ont été écrits par Pascale Camirand, qui tenait à dénoncer cette situation. Lors de notre entretien, elle nous a mentionné que : « Ça a donné lieu à une rencontre avec le C.A. puis à un débat entre nous. On a été formés sur la pornographie et la prostitution […] Pis c’était bouleversant là. […] Le débat a même été dans les médias publics, dans le journal, le journal TVA a fait une entrevue avec moi pis on a vraiment argumenté longtemps. Si ma mémoire est bonne, on a gagné. Ils ont retiré les journaux pornographiques[34]. »
Manon Ann Blanchard a, pour sa part, été très impliquée en ce qui concerne la lutte à l’avortement libre et gratuit sur le campus de l’Université. Ses nombreux articles dans le journal Le Collectif sur le sujet témoignent de son engagement et de sa prise de position : « De plus en plus, la coalition Pro-Vie tente de remettre en question l’un des principes les plus fondamentaux d’une société qui se prétend démocratique, soit le droit pour toutes les femmes d’exercer sur son corps et sa vie un contrôle absolu. Par une violence verbale et factuelle des plus intenses, ces groupes qui prétendent se porter à la défense de la vie le font au détriment du droit à l’existence des femmes[35]. » Son implication à la Coalition québécoise pour le droit à l’avortement libre et gratuit lui a d’ailleurs permis de rencontrer des femmes travaillant à la clinique du docteur Henri Nntaler et d’organiser une conférence avec ce dernier à l’Université de Sherbrooke en 1985[36].
Quelles résistances ont-elles vécues dans leur parcours militant?
Questionnées sur la perception des résistances qu’elles ont rencontrées lors de leur engagement féministe à l’Université de Sherbrooke, deux de nos participantes ont répondu, à notre grande surprise, avoir eu une pleine liberté dans leurs écrits et leurs actions féministes sur le campus. Toutefois, à la lumière des différentes réponses obtenues à nos questions lors de nos entretiens, nous observions que la notion de « résistance » a peut-être été mal interprétée ou n’a peut-être pas été suffisamment nuancée. Nous avons ainsi décelé dans le témoignage de ces participantes de multiples formes de résistances, parfois humaines, parfois systémiques, qu’elles semblent avoir vécues durant leur parcours d’engagement étudiant. Cette citation de Pascale Camirand est d’ailleurs fort éloquente :
Je vous dirais qu’à l’époque, c’était plus facile d’être féministe qu’aujourd’hui. Le mouvement masculiniste existait pas, c’était pas très très développé. Fait qu’on avait le vent dans les voiles, on pouvait vraiment s’exprimer pis on n’était pas en danger d’être tuée comme il y a eu Polytechnique à un moment donné, hein ? On était encore à l’époque où j’étais militante et étudiante. Pis euh, avant Polytechnique, on n’avait pas peur. On pensait pas qu’on pouvait avoir un féminicide parce qu’on est militantes, tu sais. Il y avait beaucoup de silence de la part des gars. Peu de résistance. Pis les femmes osaient pas se dire féministe mais se demandaient pourquoi toi t’es féministe. Pis à l’époque, je pouvais dire je le suis pour les autres femmes, mais aujourd’hui, je sais que je l’ai fait autant pour moi que pour les autres femmes. Tu sais, quand j’étais jeune, je ne voyais pas tout l’impact du patriarcat sur ma propre vie. Je le voyais sur ma mère, je le voyais sur d’autres femmes, je le voyais pas sur moi. Pis je pensais que j’étais libre, que j’étais autonome, que j’étais indépendante pis que je ferais tout ce que je veux de ma vie pis que j’aurais jamais d’obstacles. C’est pas la réalité, mais c’est ça. C’est comme on était naïve, un peu là, tu sais. Pis on allait loin. Je trouve qu’on allait loin. Il y avait un vent dans les voiles qui était encore là dans les années 80. Même si ça a baissé avec l’arrivée de Reagan au pouvoir aux États-Unis. Pis le backlash. Mais c’est ça, C’est comme il y avait pas de masculinisme ou d’antiféminisme aussi chargé qu’aujourd’hui, il peut y avoir[37].
Comme le drame de Polytechnique a créé une onde de choc dans le mouvement féministe de la « deuxième vague » au Québec, il est concevable que Pascale Camirand ait pu percevoir un avant et un après dans la résistance relative au féminisme. La peur associée aux risques de féminicides et le mouvement masculiniste n’étant pas encore reconnu publiquement, ni même connu, les années 1980 peuvent avoir été perçues comme une période où le féminisme avait « le vent dans les voiles[38] ». Pascale Camirand souligne toutefois que les femmes n’osaient pas se dire féministes à l’époque. Nathalie Bigras témoigne également de cette inquiétude : « Mais je peux vous dire qu’à mon époque, en tout cas, en 85-86, quand on avait 20 ans pis qu’on se disait féministe, on se faisait regarder un petit peu de travers. Ils nous appelaient les féministes enragées parce qu’on était juste féministes, là[39]. » Cette crainte de s’associer au mouvement féministe peut ainsi être le reflet d’une certaine résistance au mouvement. Lors de leurs témoignages, nos participantes font mention de certaines situations où les résistances antiféministes ont pu ralentir les ardeurs militantes, ou du moins, forcer ces femmes à développer leur patience, leur persévérance et leur agentivité. Ces résistances peuvent s’articuler sous différentes formes : la censure, les résistances institutionnelles ainsi que les résistances physiques et psychologiques.
Manon Ann Blanchard, seule journaliste ayant écrit en son propre nom dans les journaux Le Collectif et L’Envers des choses, témoigne du fait qu’elle a rencontré de la censure lors de son militantisme universitaire. Lorsqu’elle a voulu s’impliquer dans les journaux étudiants, cette dernière se souvient qu’on lui ait demandé au départ de réaliser des dessins alors qu’elle voulait écrire. Elle relate également avoir laissé d’autres journalistes signer ses articles, afin que son nom n’apparaisse pas trop souvent dans les journaux : « Ce qui a déclenché, c’est d’avoir des barrières tout le temps. Elle va faire les petits dessins. Heille, je suis capable d’écrire ! Ok, elle va écrire, mais ça fait beaucoup que tu signes, celui-là je vais le signer. Quand c’était mon conjoint, ça passait, mais quand c’était quelqu’un d’autre, ça ne passait pas[40]. » Elle mentionne d’ailleurs avoir pris confiance avec le temps quant à sa liberté d’expression : « À la fin, il y a une couple de fois où est ce que j’ai dit : vous le passez ou maintenant je n’écris plus sur rien[41]. »
Les résistances institutionnelles ont particulièrement été remarquées dans la perception de l’inaction de l’Université de Sherbrooke quant au harcèlement et aux agressions à caractère sexuel sur le campus ainsi qu’au refus répété de la Coop de retirer les revues pornographiques de leurs tablettes. Revenant sur le sondage qu’elle avait réalisé avec Anne-Marie Nadeau en 1985, Nathalie Bigras souligne :
Parce que tu sais à cette époque-là, c’était tellement encore caché. Les femmes portaient pas plainte. Et quand elles portaient plainte, c’était infernal. […] En tout cas, je me souviens qu’Anne-Marie, ce qui la motivait beaucoup pour ce sondage-là, c’était de démontrer à quel point l’Université n’était pas soutenante là-dedans. Tu sais, elle était, j’imagine, un peu fermée, on se ferme les yeux pis on veut pas voir la réalité. Mais tu sais, juste, tout le monde le savait à l’université que tu vas pas dans les douches le soir dans une résidence tout seul. Tout le monde le savait que tu vas pas dans les couloirs qui passent d’une faculté à l’autre l’hiver. […] Tu sais, c’était juste une évidence, là. Donc effectivement, on était pas dans un monde où on se sentait en sécurité comme femme là[42].
Les résistances physiques et psychologiques peuvent être multiples et difficiles à décrire parce qu’elles ont pu être banalisées dans le contexte de l’époque. En faisant appel à la mémoire de nos participantes, elles ont tout de même énoncé quelques exemples. Manon Ann Blanchard a relaté qu’elle et son conjoint de l’époque, le journaliste étudiant Guy La Rochelle, ont été victimes d’une parodie dégradante diffusée sur tous les téléviseurs du campus[43]. Elle mentionne aussi durant son entretien qu’il y avait deux associations étudiantes à l’époque à l’Université de Sherbrooke et que les facultés étaient divisées en deux clans bien précis. « C’était vraiment divisé en deux. Si je me promenais dans mon territoire, oui, ça allait bien. Mais si j’allais dans d’autres territoires, comme la conférence de Morgentaler qui s’est tenue dans l’auditorium, la cafétéria, ou en tout cas, de l’administration, je n’étais pas dans mon territoire pantoute là. J’avais fait exprès. Bien là, tu pouvais te faire insulter[44]. » Elle précise tout de même qu’elle n’a jamais été victime de violence physique sur le campus. « Ça m’est jamais arrivé à l’Université de Sherbrooke de me faire brasser physiquement. C’est ça, c’est jamais arrivé, mais il y avait de l’hostilité. Ça, je peux le dire là, dans certains départements, il y avait de l’hostilité dans certaines facultés[45]. » Elle relate toutefois avoir été victime d’intimidation lors de son séminaire de maîtrise :
J’ai fait ma maîtrise sur l’écrivaine Colette avec une approche féministe et il n’y avait pas de bourses pour ça. Je veux juste donner un exemple. Quand j’ai fait ma soutenance, à l’époque, c’était devant un large public. Là, bien, il y avait la gang de l’édition, là, d’un prof que je ne nommerai pas, qui avait paqueté la salle pour me planter. Je me rappelle, j’ai réussi à très bien faire ce que j’avais à faire. J’ai eu une mention très bien. Puis quand je suis sortie de là, mon directeur m’a pognée par le coude parce que je tremblais comme ça. Je me suis mis à trembler une fois que j’ai passé la porte. J’étais. C’était. C’était terrible, vraiment[46].
La peur d’agir, qui s’est insinuée dans les groupes de militantes à la suite du drame de Polytechnique, est aussi une forme de résistance psychologique mentionnée par Pascale Camirand : « Moi, je me souviens quand c’est arrivé ici à Sherbrooke, on s’est réunies pis on s’est demandé qu’est-ce qu’on fait ? Mais il y avait des femmes qui pleuraient dans le groupe pis qui disaient moi, je suis pas capable de faire une action politique pis j’ai trop peur là, tu sais. Pis on était environ une douzaine. Pis il s’est rien passé[47]. »
Comment cet engagement féministe devient-il pérenne?
Les trois participantes ont continué leurs études dans des domaines féministes. Manon Ann Blanchard a fait une maîtrise en littérature où elle a effectué une analyse sociologique et féministe des personnages féminins dans les romans de Colette de 1900 à 1946[48]. Elle a poursuivi ses études doctorales avec l’intention de rédiger une thèse à saveur féministe, mais elle a dû quitter ses études pour enseigner le français au Centre Saint-Michel à Sherbrooke. Durant sa carrière, elle s’est impliquée dans son syndicat, notamment dans le comité Concertation Femme Estrie[49]. Nathalie Bigras, pour sa part, a poursuivi ses études et réalisé son doctorat en psychologie de la petite enfance alors qu’elle avait elle-même deux enfants. Elle a obtenu un poste de professeure-chercheure au département de didactique de l’UQAM de 2002 à 2024[50]. Pascale Camirand a obtenu un diplôme de niveau maîtrise en philosophie. Elle a réalisé un mémoire présentant une perspective éthique et féministe de l’avortement comme décision reproductive[51]. Elle a enseigné l’éthique féministe à l’Université de Sherbrooke de 1994 à 2008.
Toutes trois s’intéressent aux enjeux féministes actuels et souhaitent s’impliquer à leur mesure. Pour Nathalie Bigras, le fait d’avoir travaillé dans le domaine de la petite enfance a fait partie de son engagement pour les femmes : « Mais pour moi, travailler en petite enfance, c’était toujours une façon de travailler pour les femmes. Tu sais, on s’occupe des enfants pour que les femmes puissent travailler là, pour qu’elles puissent aller sur le marché du travail[52]. » Pour Pascale Camirand, il est important de continuer à s’éduquer sur les enjeux féministes et les nouveaux courants de pensée : « Il y a des acquis qu’on peut perdre si on oublie que le fait qu’être une femme est une condition particulière à travers la condition humaine. Fait que moi je reste en réflexion par rapport à l’évolution du féminisme, des nouveaux courants de pensée. Je m’ouvre à ça. Je lis là-dessus. J’essaie de me positionner, mais je reste attachée à la deuxième vague. […] Mais comment refaire un mouvement aussi fort que dans le temps de la deuxième vague ? Je ne sais pas. Il faut se solidariser. Je trouve qu’il faut vraiment se solidariser[53]. »
Leur définition du féministe a-t-elle évolué ? Comment perçoivent-elles les luttes actuelles?
Toutes trois sont unanimes, leur définition du féminisme est restée inchangée. Pour Nathalie Bigras c’est clair : « Je te dirais que pour moi, ça a toujours été la même chose. Quelqu’un qui est féministe, c’est quelqu’un qui se bat ou qui veut défendre le droit à l’égalité entre les femmes et les hommes […]. J’ai relu la définition récemment pis ça m’allait très bien. Le féminisme c’est de défendre les droits des femmes au travers de ça. Parce qu’on sait très bien que les femmes ont des droits qui sont minorisés dans tous les milieux, dans presque tous les milieux, même dans le milieu universitaire[54]. » Manon Ann Blanchard, de son côté, avoue : « Je suis moins en colère, mais je le suis encore. Je suis moins enflammée, mettons. Mais j’ai pas le choix. De toute façon, je peux pas être tout le temps fâchée là. Il devrait y avoir aucune limite aux droits d’une femme parce qu’elle est une femme, mais de toute façon, aux droits des individus en général, moi je suis une humaniste là[55]. » Pascale Camirand perçoit des différences entre sa définition du féminisme et celle que les jeunes portent aujourd’hui : « Je suis encore très attachée à la deuxième vague et à la solidarité qu’il y avait entre les femmes à l’époque de la deuxième vague. Maintenant, je suis dégoûtée par le compartimentage des luttes. Pis avec l’intersectionnalité, je suis d’accord avec l’intersectionnalité, mais en même temps, c’est comme s’il y a des rivalités entre les groupes sociaux à l’intérieur du mouvement des femmes. […] La solidarité se défait facilement. Pis il y a des chicanes, des luttes[56]. »
En ce qui concerne les luttes féministes actuelles, Manon Ann Blanchard prévoit que les prochaines années seront difficiles pour les luttes sociales : « On s’enligne vers un nouveau cycle années 80 où est-ce qu’il va falloir piquer chaque pieu pour faire un petit progrès. Ok, ça va être dur. C’est déjà pas évident depuis une couple d’années, depuis le début de la pandémie, c’est vraiment pas le fun. Puis y va falloir vraiment planter notre clou, là, puis s’accrocher du plus fort de toutes nos forces parce qu’après les personnes immigrantes, c’est les femmes qui sont dans le collimateur[57]. » Ce qui retient l’attention de Nathalie Bigras, ce sont les freins à l’égalité et l’éthique du care :« […] mon engagement au niveau du féminisme, c’est vraiment de lutter pour faire reconnaître que les droits des femmes ne sont pas les mêmes que ceux des hommes. Dans le fond, qu’elles ont pas accès aux mêmes choses dans la sphère familiale, dans la sphère professionnelle, dans la sphère publique. Et de faire ressortir à quel point il y a des freins à cette égalité-là, à quel point c’est systémique encore parce qu’on est dans une société patriarcale[58]. »
Et si c’était à refaire, reprendraient-elles le même parcours militant?
Difficile de faire mieux, les réponses de nos trois participantes sont pratiquement identiques. Les propos de Nathalie Bigras témoignent du sentiment porté par le groupe : « Ouais, ben c’est sûr que je m’impliquerais Pis, je m’impliquerais encore plus, tu sais. […] C’est sûr que j’aurais probablement plus de leadership aussi[59]. »
Conclusion
L’objectif de notre projet d’histoire orale était de comprendre comment s’est orchestré le mouvement étudiant féministe à l’Université de Sherbrooke entre 1978 et 1993 par l’entremise d’entrevues menées auprès de celles qui l’ont vécu. Bien que la recherche de participantes se soit avérée plus ardue qu’espérée et que nous ayons rencontré quelques difficultés techniques lors de nos entretiens, cette expérience nous a permis de saisir l’ampleur de la richesse de cette approche méthodologique de l’histoire. Croisés avec les sources écrites tirées des journaux étudiants Le Collectif et l’Envers des choses, les témoignages de nos participantes donnent une certaine profondeur au mouvement féministe universitaire de l’époque et nous offrent un angle d’approche différent afin de mieux comprendre ses enjeux. Les témoignages recueillis nous amènent d’emblée à nuancer notre hypothèse de départ. La perception des diverses résistances antiféministes vécues par les étudiantes est moindre que celle que nous nous attendions à découvrir. Toutefois, leurs récits sont marqués par une multitude de formes de résistances qui ont teinté cette expérience militante. Cet écart soulève des questionnements. Le manque de témoignages ne nous permet malheureusement pas de confirmer ou d’infirmer ici notre hypothèse. Une recherche plus exhaustive, avec un plus grand nombre de participant.es, serait nécessaire pour atteindre notre objectif.
Plusieurs voies sont envisageables afin de rendre cette recherche probante. Nous pourrions élargir notre liste de participant.tes potentiel.les en réintégrant les auteur.es retrouvés qu’une seule fois dans notre corpus de sources préliminaires. Ce corpus n’étant pas complet, il est d’ailleurs possible que ces auteur.es aient écrit plus d’un article dans les journaux étudiants. Cette façon de faire nous donnerait également la chance d’inclure des perspectives masculines à notre étude. Puisqu’au fil du temps certains hommes se sont intéressés aux enjeux féministes et écrit à ce sujet dans les journaux étudiants de l’Université, leurs témoignages pourraient apporter des nuances importantes à notre projet. Il serait très intéressant de savoir pourquoi ils se sont sentis interpellés par les enjeux féministes de l’époque et quelle a été la réception de leurs propos dans la communauté universitaire masculine et féminine. Nous pourrions également retourner dans les archives des journaux étudiants Le Collectif et l’Envers des choses afin d’atteindre un espace temporel qui engloberait davantage le mouvement féministe de la deuxième vague. En couvrant la période des années 1970 et peut-être même celle des années 1960 nous pourrions ’entrevoir l’évolution des dynamiques d’engagement féministe à l’Université et peut-être faire une corrélation ou, à tout le moins, un comparatif avec les études effectuées par Daniel Poitras du côté de l’Université de Montréal.
Puisque nos trois participantes ont mentionné s’être également impliquées auprès d’organismes militants en dehors de l’Université pendant leurs études, il serait possible d’ajouter cet aspect à notre enquête et de rencontrer des femmes ayant milité à la même époque auprès de ces organismes. Nous pourrions ainsi évaluer l’effet de la chambre d’écho universitaire sur les perceptions d’expériences militantes et observer les similitudes et les différences entre les différentes revendications de ces deux niveaux. Notre recherche pourrait aussi s’ouvrir au niveau collégial. Lors de son entrevue, Manon Ann Blanchard nous a mentionné avoir été impliquée dans le journal étudiant du Cégep de Sherbrooke Matricule zéro. Il serait intéressant de consulter les archives de ce journal afin d’identifier de nouvelles militantes. Nous pourrions également faire un comparatif de l’engagement et du discours féministe étudiant collégial et universitaire. Manon Ann Blanchard nous a mentionné que certaines étudiantes impliquées au niveau collégial ont mis un frein à leur militantisme féministe une fois à l’Université puisqu’elles intégraient des facultés plus « conservatrices »[60].
Il faut également « prendre l’entretien pour ce qu’il est : “un récit, une narration, une présentation spécifique, à la fois socialement contrainte et ouverte, d’un rapport biographique à soi.” [61]» Nous pensons que le drame de Polytechnique peut avoir joué un rôle déterminant dans leur perception des résistances auxquelles elles ont fait face au cours de leur parcours. Il serait ici intéressant de nous pencher davantage sur les études concernant les écarts de mémoire, la transformation des souvenirs avec le temps et la réinterprétation d’événements vécus à la lumière des connaissances actuelles. Ainsi, nous serions plus outillées à analyser les différentes réponses, et surtout, en amont, à peaufiner notre questionnaire pour mieux répondre à nos questions de départ. Nous devons également nuancer notre hypothèse en ce qui concerne la pérennité de l’engagement féministe de nos participantes. Si les trois participantes se disent encore féministes aujourd’hui, elles ont également mentionné se définir comme telles bien avant leur entrée à l’Université. Bien que ce moment semble marquant pour elle, il est difficile d’attribuer un rôle précis à leur vécu universitaire dans la pérennité de leur engagement. L’époque actuelle montre que les enjeux féministes de la « deuxième vague » n’ont pas tous été réglés. Ils s’additionnent aux enjeux intersectionnels et tous ceux en lien avec l’omniprésence du mouvement masculiniste et antiféministe dans les réseaux sociaux et la sphère publique. Nous nous questionnons à savoir si la sortie du documentaire Alphas[62] quelques jours avant nos entretiens ait pu jouer un rôle dans les perceptions et souvenirs de nos participantes. Les luttes féministes sont loin d’être terminées.
Références
[1] Les vagues du féminisme sont une construction sociale effectuée a posteriori et ne servent que dans un but pédagogique. Les divers enjeux se chevauchent et perdurent dans le temps. Voir Johanna Dagorn, « Les trois vagues féministes – une construction sociale ancrée dans une histoire », Diversité, vol. 165, n° 1, 2011, p. 20.
[2] Micheline Dumont et Louise Toupin, La pensée féministe au Québec : anthologie, 1900-1985, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2003, p. 459-616 ; Denyse Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, Montréal, Boréal, 2012, p. 181.
[3] Camille Robert et Micheline Dumont, Toutes les femmes sont d’abord ménagères : histoire d’un combat féministe pour la reconnaissance du travail ménager, Montréal, Somme toute, 2017, 178 p.
[4] Dumont et Toupin, La pensée féministe au Québec, p. 291-314.
[5] Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, p. 206.
[6] Dumont et Toupin, La pensée féministe au Québec, p. 569-570.
[7] Colette Guillaumin, « Pratique du pouvoir et idée de Nature (1) L’appropriation des femmes », Questions Féministes, n° 2, 1978, p. 5-30.
[8] Baillargeon, Brève histoire des femmes au Québec, p. 210-211.
[9] Diane Lamoureux, « Un terreau antiféministe », dans Mélissa Blais et Francis Dupuis-Déri, dir., Le mouvement masculiniste au Québec : l’antiféminisme démasqué, Montréal, Éditions du remue-ménage, 2008, p. 55-72.
[10] Mélissa Blais, « Entre la folie d’un seul homme et les violences faites aux femmes : la mémoire collective du 6 décembre 1989 », mémoire de maîtrise (histoire), Université du Québec à Montréal, 2007, 215 p.
[11] Chantale Jobin, « La pornographie sur le campus », Le Collectif, vol. 6, n° 9, 20 décembre 1982, p. 6 ; Martin Dufresne, « La pornographie en voulons-nous ? », Le Collectif, vol. 6, n° 11, 31 janvier 1983, p. 5 ; Le C. A. de la COOP, « La pornographie… précision », Le Collectif, vol. 6, n° 11, 31 janvier 1983, p. 5 ; Le Comité Femme, « Sur l’étalage de la pornographie », Le Collectif, vol. 10, n° 24, 6 avril 1987, p. 12 ; Johanne Lauzon, « Porno à la COOP : faits et méfaits », Le Collectif, vol. 12, n° 20, 13 mars 1989, p. 7 ; Pascale Camirand, « Réponse à “Cochon va !” », Le Collectif, vol. 12, n° 24, 10 avril 1989, p. 2.
[12] Anne-Marie Nadeau, « Un silence criminel ! », Le Collectif, vol. 8, no 16, 10 mars 1985, p. 5 ; Hélène Goudreau, « L’Université propose une politique contre le harcèlement sexuel », Le Collectif, vol. 16, no 13, 29 janvier 1993, p. 5.
[13] [s. a.], « Avortement libre : un droit ! », Le Collectif, vol. 7, n° 3, 4 octobre 1983, p. 12 ; Manon Ann Blanchard, « Femmes, libre choix et avortement », Le Collectif, vol. 9, n° 2, 15 juillet 1985, p. 2 ; Manon Ann Blanchard, « Morgentaler à l’U de S. », Le Collectif, vol. 8, n° 19, 10 avril 1985, p. 1.
[14] Karine Hébert, « Carabines, poutchinettes co-eds ou freschettes sont-elles des étudiantes ? Les filles à l’Université McGill et à l’Université de Montréal (1900-1960). » Revue d’histoire de l’Amérique française, vol. 57, no 4, printemps 2004, p. 593–625.
[15] Daniel Poitras, « À l’assaut du plafond de verre : journalisme et militantisme adaptatif chez les étudiantes au Québec (1956-1969) », Histoire Sociale/Social History, vol. 52, no 106, novembre 2019, p. 331-353.
[16] Poitras, « À l’assaut du plafond de verre », p. 331.
[17] Le Bahut était une discothèque étudiante emblématique et populaire sur le campus de l’Université de Sherbrooke de 1976 à 1998. Nancy Francœur et Mélanie Therrien, Entrevue avec Madame Nathalie Bigras, Sherbrooke, 18 novembre 2024, durée : 0 h 53
[18] Nancy Francœur et Mélanie Therrien, Entrevue avec Madame Pascale Camirand, Sherbrooke, 21 novembre 2024, durée : 1 h 12
[19] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[20] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[21] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[22] Francœur, Nancy et Mélanie Therrien, Entrevue avec Madame Manon Ann Blanchard, Sherbrooke, 14 novembre 2024, durée : 1 h 13
[23] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[24] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[25] Guy Larochelle, « Même à la bibliothèque ! », Le Collectif, vol. 8, n° 15, février 1985, p. 1.
[26] Manon Ann Blanchard, « Ça existe », L’Envers des Choses, vol. 9, n° 8, novembre 1986, p. 4.
[27] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[28] Michel Rondeau, « Harcèlement et agressions sexuels sur le campus universitaire. Situation dénoncée par un comité », La Tribune, 12 mars 1985, p. A 2.
[29] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[30] Cédric, Bélanger, « 35 ans du Musée de la civilisation : 6 expositions marquantes », Le Journal de Québec, 3 novembre 2023, https://www.journaldequebec.com/2023/11/03/35-ans-du-musee-de-la-civilisation-6-expositions-marquantes.
[31] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[32] Le C.A. de la Coop, « La pornographie… précisions », Le Collectif, vol. 6, n° 11, janvier 1983, p. 5.
[33] Voir entre autres : Pascale, Camirand, « Réponse à : “Cochon va !” ».
[34] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[35] Manon Ann Blanchard, Le Collectif, vol. 9, no 2, 15 juillet 1985, p. 2.
[36] Blanchard, « Morgentaler à l’U de S. », p. 1.
[37] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[38] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[39] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[40] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[41] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[42] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[43] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[44] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[45] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[46] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[47] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[48] Manon Ann, Blanchard, « Les héroïnes de Colette : analyse sociologique et féministe des personnages de femmes dans les romans de Colette de 1900 à 1949 », mémoire de maîtrise (littérature), Université de Sherbrooke, 1989, 184 p.
[49] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[50] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[51] Pascale, Camirand, « Une perspective éthique et féministe de l’avortement comme décision reproductive », Mémoire de maîtrise (philosophie et éthique), Université de Sherbrooke, 1994, 313 p.
[52] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[53] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[54] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[55] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[56] Francœur et Therrien, Entretien avec Pascale Camirand.
[57] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[58] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[59] Francœur et Therrien, Entretien avec Nathalie Bigras.
[60] Francœur et Therrien, Entretien avec Manon Ann Blanchard.
[61] Louise Bienvenue, « Mémoires d’anciens citoyens de Boscoville. Une enquête orale auprès des délinquants institutionnalisés entre 1954 et 1997 » dans Martin Petitclerc et al., dir., Question sociale et citoyenneté. La dimension politique des régulations sociales (XIXe-XXIe siècles), Montréal, Presses de l’Université du Québec, 2020, p. 63.
[62] Simon Coutu, Alphas, documentaire, Télé-Québec, 22 octobre 2024, 60 minutes.